Longtemps associés au Protocole de Kyoto et au marché européen d’échange de quotas, les marchés des crédits carbone connaissent aujourd’hui une renaissance portée par une double dynamique : l’implication croissante des acteurs privés et le renforcement des cadres publics. Cette évolution ouvre la voie à une gouvernance hybride où régulations et initiatives volontaires se complètent plutôt qu’elles ne s’opposent, explique Gautier Quéru, Global head of Natural Capital de Mirova et co-président du groupe environnement et développement durable de Sciences Po Alumni.

Après l’essoufflement du cadre post‑Kyoto et la fermeture progressive de l’usage des crédits internationaux en Europe à partir de 2013, un marché volontaire s’est développé de manière organique au cours des années 2010. Structuré autour de standards comme Verra ou Gold Standard, il a accompagné la montée en puissance des stratégies Net Zero des entreprises et permis l’essor de méthodologies variées, qu’elles reposent sur des technologies industrielles ou sur des solutions fondées sur la nature. Malgré des controverses médiatiques et certaines faiblesses initiales, ce marché a eu le mérite de tester, corriger et faire évoluer des pratiques, contribuant à un apprentissage collectif précieux.

Depuis cinq ans, ce marché volontaire a engagé une modernisation profonde. L’adoption de critères d’intégrité par l’organisme de référence ICVCM1,  ainsi que la clarification par l’organisme validant les trajectoire Net Zero, SBTi2, de l’usage admissible des crédits carbone dans les trajectoires climatiques, ont renforcé l’intégrité de l’ensemble de la chaîne – de la certification à l’utilisation. Parallèlement, des entreprises de premier plan ont accru leurs engagements financiers, mobilisant des centaines de millions d’euros via des fonds carbone ou des achats à terme3. Cette structuration progressive a rendu le secteur plus lisible et plus attractif pour les investisseurs, réinstallant l’idée que le carbone peut redevenir un marché crédible et bancable.

Une recomposition du paysage

Cette maturation rencontre désormais un tournant réglementaire. Fin 2025, l’Union européenne a réintroduit la possibilité d’utiliser des crédits internationaux pour contribuer jusqu’à 5 % à sa cible climatique 2040, marquant une inflexion notable. Au niveau global, l’opérationnalisation de l’Article 6 de l’Accord de Paris avance, redonnant un rôle structurant aux échanges internationaux de crédits carbone. Ces évolutions convergentes laissent entrevoir une recomposition du paysage, où marchés volontaires et mécanismes réglementaires pourraient s’articuler au sein d’un système plus cohérent.

Le défi majeur des années à venir sera d’assurer une convergence ordonnée entre ces deux univers. D’un côté, les marchés volontaires apportent agilité, diversité des projets et retour d’expérience méthodologique. De l’autre, les cadres réglementaires doivent garantir transparence, comparabilité et intégrité. Dans un contexte géopolitique fragmenté, marqué par l’affaiblissement du multilatéralisme, les approches strictement « top‑down » semblent moins adaptées qu’à l’époque de Kyoto. Une gouvernance plus souple, articulant initiatives privées et orientations publiques, apparaît désormais indispensable.

Cette hybridation est déjà en marche. Singapour autorise l’usage de crédits volontaires pour couvrir une partie de sa taxe carbone, tandis que le mécanisme CORSIA de l’aviation internationale accepte lui aussi le recours à des crédits certifiés. Ces exemples démontrent qu’une convergence crédible est possible, à condition de maintenir des exigences fortes en matière de qualité et de transparence.

À l’heure où les impacts physiques du changement climatique se généralisent, la renaissance des marchés carbone pourrait devenir un instrument décisif de financement climatique. Pour qu’elle produise pleinement ses effets, elle devra s’appuyer sur une architecture internationale cohérente, une intégrité consolidée et une coopération renouvelée entre acteurs publics et privés.

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Voir le détail des Core Carbon Principles du Integrity Council on Voluntary Carbon Markets : https://icvcm.org/core-carbon-principles/

2 Science Based Target Initiative : https://sciencebasedtargets.org/

3 Dans sa dernière étude, Sylvera évalue le marché des achats à terme à plus de 12 milliards de dollars en 2025 : https://www.sylvera.com/state-of-carbon-credits#download-report