Dans cet État du Nord-Est des États-Unis, la construction du plus grand parc éolien en mer du pays a été brutalement arrêtée par l’administration Trump. Malgré la forte demande en électricité des data centers et l’impératif de lutte contre le réchauffement climatique dont l’impact se fait déjà sentir. Alors que la justice doit trancher sur le sort de ce projet, les habitants pourraient payer la facture de cette volte-face.

A la sortie du tunnel reliant Norfolk à Portsmouth, en Virginie, le port offre une vision saisissante : d’immenses mâts sont chargés sur des bateaux prêts à partir. Depuis 2025, ce terminal est la plateforme logistique du Coastal Virginia Offshore Wind (CVOW), le plus grand projet éolien offshore des Etats-Unis, situé au large de Virginia Beach. Construit à 60 %, sa mise en service partielle était prévue pour mars 2026. 

Mais, depuis le 22 décembre, le port est à l’arrêt. Ce jour-là, l’administration Trump a franchi une étape dans sa croisade contre l’éolien en mer : elle a suspendu les permis d’exploitation de tous les parcs en construction. Jusque-là, ce méga-projet, contrairement à d’autres, n’avait jamais été attaqué directement par Washington. 

La demande d’électricité tirée par les data centers

Dans cet État au sud de la capitale, cette suspension suscité l’inquiétude. Car la  demande en électrons y est très forte. Le nord de la Virginie abrite la plus grande concentration de centre de données du monde : la « Data Center Alley », près de l’aéroport de Dulles concentre 13 % de la capacité mondiale et 25 % de la capacité américaine. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, des centaines de projets y sont en cours de développement.

Ces infrastructures représentent déjà l’équivalent de 60 % de la consommation résidentielle d’électricité de cet État de près de 9 millions d’habitants. Et selon un rapport de 2024 de la Joint Legislative Audit and Review Commission, la demande devrait doubler d’ici dix ans. Disposer de nouvelles centrales de production comme le CVOW est donc vital pour Dominion Energy, le principal énergéticien de l’État.

Le nécessité de décarboner ces moyens de production est d’autant plus forte que l’urgence climatique est déjà une réalité en Virginie. A Norfolk, ville voisine du projet, le niveau marin augmente de 5,6 mm par an, la plus forte hausse de la côte Est. Les submersions marines perturbent déjà la vie quotidienne une dizaine de jours par an ; en 2050, ce sera un tiers de l’année, selon des projections de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique réalisées en 2022. Or cette région abrite des installations stratégiques dont la plus grande base navale du monde, la Naval Station Norfolk où travaillent 60 000 personnes et qui héberge 75 navires militaires dont cinq porte-avions et onze sous-marins nucléaires, le quartier général de la flotte américaine atlantique et deux centres de commandement de l’Otan

Face à cette urgence, une loi bipartisane, le Virginia Clean Economy Act adopté en 2022, impose à Dominion Energy d’atteindre d’électricité renouvelable d’ici 2045. Un objectif ambitieux puisque le mix énergétique de l’Etat est aujouird’hui composé de seulement 8% de solaire et moins de 1% d’éolien.

Le parc éolien dans le collimateur de Trump 

Avec 176 éoliennes pour une capacité de production de 2,6 GW (de quoi alimenter 600 000 foyers), le CVOW répond aux double défi de consommation énergétique et de baisse des émissions de gaz à effet de serre. Pour Nate Benforado, avocat au Southern Environmental Law Center, une association de défense environnementale, « ce projet est déterminant pour répondre à l’augmentation de la demande ». 

Initialement prévu pour être achevé fin 2026, le chantier est aujourd’hui menacé par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Dès son investiture, le président, adversaire farouche de l’éolien de longue date, a signé un décret suspendant tout nouveau projet en cours de développement. Ce décret, jugé par la cour fédérale du Massachusetts « arbitraire et capricieux », a été depuis invalidé. 

Le projet CVOW, déjà largement avancé, n’était alors pas concerné. Mais en août dernier, la suspension brutale d’un chantier achevé à 80% dans le Rhode Island a sonné comme un avertissement avant que le contre-pouvoir judiciaire n’ordonne la reprise des travaux un mois plus tard. Jusqu’à fin 2025, le CVOW a été épargné, probablement grâce au gouverneur républicain de Virginie, Glenn Youngkin qui, selon le New York Times, aurait œuvré en coulisses pour sanctuariser ce chantier stratégique. 

Mais le 22 décembre, l’administration Trump a changé de braquet : plutôt que de cibler les projets individuellement, elle a suspendu pour 90 jours l’ensemble des permis éoliens en mer. Cinq projets, dont CVOW et un autre déjà partiellement en service dans le Massachusetts, sont concernés. Le Département de l’Intérieur invoque la sécurité nationale, arguant que les éoliennes créeraient des interférences avec les radars, un risque bien connu et systématiquement intégré lors de la planification. 

Une menace pour la stabilité du réseau

Dominion Energy a immédiatement porté plainte, dénonçant des dommages financiers et logistiques « sérieux et irréparables ». L’entreprise souligne que le CVOW a été planifié pendant dix ans en collaboration étroite avec les militaires et que les deux turbines pilotes, en service depuis cinq ans n’ont jamais causé d’incidents d’incidents. L’énergéticien retourne l’argument : le projet est indispensable à la stabilité du réseau électrique qui alimente les bases militaires de la région ainsi que la ville d’Arlington, en Virginie, où se situe… le Pentagone.

Après un premier revers judiciaire pour obtenir la reprise immédiate du chantier, une audience est fixée au 16 janvier. Pour Nate Benforado, cette bataille judiciaire pourrait s’étirer sur de long mois et son issue est incertaine. La décision d’un juge fédéral, annoncée le 12 janvier, autorisant le redémarrage immédiat du chantier d’un autre parc, développé par le danois Orsted au large de Rhode Island, laisse de l’espoir à Dominion.

Le revers politique subi par les Républicains lors des élections de novembre 2025 explique peut-être en partie que l’administration Trump n’épargne plus le CVOW. Les démocrates ont en effet remporté une victoire écrasante dans l’Etat, et le 17 janvier, au lendemain de l’audience judiciaire, Glenn Youngkin cèdera son poste à la démocrate Abigail Spanberger qui disposera, fait rare, du plein contrôle des pouvoirs législatif et exécutif de l’Etat. 

Si Nate Benforado refuse de spéculer sur les motivations politiques de cette suspension, il souligne que le soutien au CVOW transcende les partis, citant une élue républicaine de la chambre des représentants Jen Kiggans, pour qui cet arrêt « est désastreux pour notre sécurité énergétique, notre économie locale et notre sécurité nationale ». Le gouverneur sortant est resté silencieux sur le sujet.

Les habitants pourraient payer la facture

Conséquence de cette volte-face stratégique : les habitants sont les premières victimes. Le prix du kWh a bondi de 25% en un an. Fin novembre, les régulateurs ont validé une hausse tarifaire inédite depuis 1992. Cette tendance pourrait s’aggraver car Dominion Energy répercute les coûts de la construction. Avant même la suspension actuelle, qui coute 5 millions de dollars par jour d’arrêt, le budget avait déjà grimpé de 21 % sous l’effet des droits de douane imposés par l’administration Trump.

Le scénario catastrophe serait que le projet avorte, laissant aux citoyens la facture des milliards déjà engagés, une possibilité qui, à ce stade, ne peut pas être exclue. Selon Nate Benforado, « Si l’on se soucie vraiment des citoyens et des factures qu’ils vont devoir payer, geler ce programme alors qu’il était sur le point d’injecter une quantité massive d’électricité sur le réseau est une farce ». Dans un pays où le pouvoir d’achat est une priorité des électeurs, cette « farce » pourrait couter cher aux Républicains lors des élections de mi-mandat, en novembre 2026.

De Marine Paulhiac-Pison, correspondante en Virginie (Etats-Unis)