Benjamin Pajot est chercheur associé au centre géopolitique des technologies de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et auteur du récent billet « l’IA dans sa bulle ». Il a notamment étudié les politiques publiques chinoise et américaine sur les data centers.

Comment les Etats-Unis et la Chine définissent-ils leurs politiques publiques en matière de data centers et de propriété des données ?

Benjamin Pajot : Les politiques américaine et chinoise sur l’implantation de data centers sont plus ou moins convergentes. En Chine, les autorités ont créé des zones franches pour faciliter l’accès aux investissements étrangers et financer leur construction. Aux États-Unis, la massification des capitaux privés permet le financement de ces infrastructures, un phénomène encouragé par l’Etat fédéral. Ces politiques visent à favoriser leur installation au plus près des sources d’énergie, là où l’électricité est importante et peu chère.  

En matière de protection des données personnelles, en Chine, les activités des services de cloud sont astreintes à une loi qui peut limiter le transfert de données vers l’étranger ou limiter leur usage. Surtout, le Parti communiste chinois a un droit de regard très direct sur l’ensemble de ces données. Aux États-Unis, c’est beaucoup plus fragmenté car chaque Etat applique sa propre politique. La Californie a instauré un dispositif directement inspiré du RGPD européen quand d’autres Etats favorisent la dérégulation. A noter qu’avec le Cloud Act, Washington dispose aussi d’un droit de regard sur certaines données d’entreprises opérées par des fournisseurs américains pour des motifs ayant trait à la sécurité nationale. Cette question de l’extraterritorialité et de la capacité américaine à avoir accès à certaines données est un point extrêmement sensible – voire ressenti comme une menace – pour de nombreux acteurs non-américains.

De nombreux data centers ouvrent au Texas. Est-ce lié à la régulation en place ou aux ressources énergétiques disponibles ?

Benjamin Pajot : Aux deux. Au Texas, il y a une relance des centrales au gaz naturel en plus des grandes centrales solaires déjà présentes, et une politique de dérégulation qui sont favorables à l’implantation des data centers. La question foncière compte aussi car la concurrence sur l’immobilier est faible. Enfin, il s’agit d’un Etat aux mains des Républicains, très actifs pour le déploiement de data centers. Ces facteurs créent un environnement très propice à leur implantation.

L'implantation de data centers est-elle pensée comme un instrument de puissance ?

Benjamin Pajot : Oui complètement. Il y a une vraie stratégie de puissance de la part de Washington et Pékin, similaire à une course aux armements. L’IA est aujourd’hui au cœur de la compétition technologique entre les deux pays devant d’autres domaines comme les semi-conducteurs ou la 5G. Chacun veut autant remporter la bataille des infrastructures que celle de l’image, d’où des objectifs titanesques, à l’image du plan Stargate dévoilé par Washington en janvier 2025 (500 Mds$ d’investissements annoncés pour l’IA).

A quel point les besoins énergétiques des data centers peuvent-ils freiner le développement de l’IA ?

Benjamin Pajot : Jusqu’à présent la stratégie était de rouvrir des centrales à gaz ou à charbon. A court terme, les besoins des data centers ne représentent pas une véritable limite car chaque Etat cherche à développer des capacités énergétiques supplémentaires. En revanche, à moyen terme, ce sont les conflits d’usages qui seront limitants, davantage que l’accès à l’énergie. Et en ce sens, la question énergétique est au cœur des enjeux de l’IA. Cela explique pourquoi les mastodontes du numérique cherchent à produire leur propre énergie, notamment en misant sur le solaire ou le développement de petits réacteurs nucléaires d’appoint.

Il y a quelques jours, Elon Musk a confirmé vouloir placer des data centers en orbite. Cette annonce est-elle crédible ?

Benjamin Pajot : La capacité à produire de l’énergie dans l’espace et à pouvoir la conserver est un défi technique absolument infranchissable à l’heure actuelle. De même, que la question du transfert des données par liaison satellitaire, infiniment moins efficace que la fibre optique. Tout cela est donc profondément irréaliste, mais l’enjeu n’est pas là. Il s’agit d’un show destiné à faire grossir les actions de la future entreprise de Musk pour récupérer le maximum de capitaux lors de son introduction en Bourse.