En prononçant 27 fois le mot “pétrole” lors de sa conférence de presse de Mar-a-Lago après la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro, Donald Trump n’a laissé guère de doute sur ses intentions. “Nous allons demander à nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus importantes au monde, d’intervenir, d’investir des milliards de dollars, pour réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées et de commencer à générer des revenus pour le pays”, a-t-il d’emblée annoncé.
Une nationalisation qui laisse des traces
Le probable retour en force des Majors américaines intervient tout juste un demi-siècle après le lancement du processus de nationalisation (1975) qui a drastiquement réduit l’influence des compagnies pétrolières privées sur le secteur vénézuélien des hydrocarbures. Elles ont été remplacées progressivement par la compagnie nationale Petroleos de Venezuela sociedad anonima (PDVSA) qui a pris le contrôle des gisements tout en continuant à travailler avec des compagnies étrangères.
Cette nationalisation de l’industrie pétrolière et gazière s’est néanmoins traduite par une baisse continue de la production année après année. Alors que le pays sortait de terre plus de 3 millions de barils par jour (Mbj) dans les années 70, il ne parvenait ces dernières années plus à atteindre la barre symbolique du million de baril jour. Une décrue qui s’explique par plusieurs raisons. Échaudées par la nationalisation, les compagnies internationales ont ralenti leurs investissements dans les gisements pour les diriger vers des contrées plus clémentes politiquement. Puis, après l’élection de Hugo Chavez en 1998, le rôle de PDVSA a changé. Le gouvernement lui a demandé de redistribuer davantage les bénéfices du pétrole à l’ensemble du peuple vénézuélien et non plus seulement aux employés d’une compagnie qui s’était muée en îlot de richesses dans un océan de misère. La PDVSA de Chavez investit à partir de 2004 des milliards de dollars dans la construction d’écoles, de routes ou encore d’hôpitaux. Avec des résultats palpables sur le taux de mortalité infantile et autres indicateurs de développement humain, mais aussi sur la production de la compagnie qui entama une nouvelle phase de décrue pour atteindre la situation actuelle.
Aujourd’hui, les compagnies américaines qui vont reprendre pied dans le pays vont devoir composer avec des infrastructures pétrolières dans un état de délabrement avancé et une main-d’oeuvre qualifiée qui s’est expatriée depuis plusieurs années aux quatre coins du monde, laissant aux manettes de PDVSA une nouvelle génération dont la principale qualification était de partager les idéaux de la révolution bolivarienne.
300 milliards de barils à la clé
Si les conditions ne sont pas idéales, les Majors américaines n’auront qu’à fouiller dans leurs archives pour retrouver les cartes du bassin de Maracaibo puisque ce sont elles qui y ont initié l’exploitation du pétrole conventionnel au Vénézuéla. Mais c’est surtout la ceinture pétrolifère de l’Orénoque et son gigantesque potentiel quasi-inexploité qui attire les Etats-Unis. Ce pétrole non-conventionnel représente les trois quarts des 300 milliards de barils de pétrole techniquement récupérables qui propulsent le Vénézuéla au rang de première réserve mondiale de pétrole.
Pour autant, la tâche ne sera pas aisée tant la nature de ce pétrole – des huiles extra-lourdes – complique son exploitation. En effet, tous les pétroles ne se valent pas et celui de l’Orénoque fait partie des moins attrayants du monde, avec les sables bitumineux du Canada, en raison de son extrême viscosité et de sa forte teneur en soufre et en métaux. L’échelle API, qui sert à exprimer la densité du pétrole brut par rapport à l’eau, mise en place par l’American Petroleum Institute donne une bonne idée de sa qualité. Plus le degré API est élevé, plus le pétrole est léger et donc facilement traitable et commercialisable. Le degré du pétrole de l’Orénoque oscille entre 4 et 10 C°, à comparer à l’Arabic sweet, le « caviar de l’or noir » que l’on trouve au Moyen-Orient, qui varie entre 30 et 40 C°.
Il en résulte une difficulté majeure dans son extraction puisqu’il faut des quantités significatives de vapeur d’eau, de chaleur et de diluants pour l’extraire. Vapeur et chaleur qui sont généralement produits à partir du gaz résiduel de ces champs, ce qui implique une importante consommation d’énergie et d’émissions de gaz à effet de serre.
Une fois extrait, les huiles lourdes de l’Orénoque doivent être raffinées ce qui représente là encore un travail non négligeable, notamment pour séparer le soufre qu’il contient. Seule bonne nouvelle pour les Etats-Unis, leurs raffineries sont justement spécialisées dans ces pétroles lourds en raison de la proximité des sables bitumineux du Canada.
Vision de long terme
De fait, si la difficulté est réelle, les Majors américaines (mais aussi européennes à l’instar de TotalEnergies, un temps présent dans l’Orénoque) disposent de la technologie et surtout des capitaux pour investir massivement dans le pays et relancer sa production, potentiellement à des niveaux encore jamais atteints par le Vénézuéla. Car comme toute industrie lourde, cela nécessitera beaucoup d’argent (entre 60 et 200 Mds$ selon les estimations) et aussi de temps. Et également un cours du baril plus élevé qu’actuellement car le pétrole de l’Orénoque coûtera fatalement plus cher à produire. Mais visiblement, cela ne dissuade pas les experts du secteur à l’instar d’Ali Moshiri, ancien PDG du pétrolier Chevron, qui aurait déjà bien avancé dans un projet de levée de fonds de 2 Mds$ pour investir dans le pétrole vénézuélien, selon le Financial Times.
L’opération américaine doit sans doute être analysée comme un investissement de long terme visant à sécuriser ses réserves de pétrole déclinantes sur son propre sol, la révolution du pétrole de schiste n’ayant accordée qu’un répit à son industrie nationale. Et ce dans le cadre de sa stratégie d’Energy dominance qui permet aux Etats-Unis de s’affranchir du reste du monde tout en projetant leur puissance sur ce qu’ils considèrent être leur sphère d’influence.