Annexion des réserves pétrolières du Venezuela, guerre contre l’éolien en mer et de manière globale contre les énergies renouvelables au profit des hydrocarbures utilisés comme des armes géopolitiques, Trump saison 2 ressemble à un cauchemar éveillé pour la transition énergétique. Comment les entreprises s’adaptent-elles à cette nouvelle donne ? Entre repli des investissements et recherche d’opportunités, les acteurs européens adaptent leurs stratégies.
Les dirigeants des entreprises des énergies renouvelables étaient prévenus. « Les éoliennes jonchent notre pays comme du papier, comme des ordures dans un champ. Et c’est l’énergie la plus chère qui soit (…) Nous allons donc essayer de mettre en place une politique qui ne prévoit pas la construction d’éoliennes », avait tonné Donald Trump lors d’une conférence de presse à Mar-a-Lago le 7 janvier 2025, quelques jours avant son retour officiel à la Maison-Blanche. Mais beaucoup ont voulu se rassurer avec les chiffres de son premier mandat : il s’est construit plus de solaire et d’éolien aux Etats-Unis entre 2016 et 2020 que sous la précédente période d’Obama. Autre point positif à leurs yeux, l’omniprésence alors aux côtés de Trump de l’influent Elon Musk, très investi dans les véhicules électriques et le solaire.
Las, ils ont vite déchanté, Trump 2 ne ressemble pas à Trump 1, dans l’énergie plus qu’ailleurs, le dirigeant de la première puissance mondiale étant bien décidé à en faire une arme géopolitique majeure. Très vite, l’incertitude a freiné le développement des projets d’énergies renouvelables. “Début 2025, nous n’avions plus aucune visibilité. Nous étions tous plongés dans une instabilité réglementaire, les banquiers se montraient extrêmement prudents sur le financement des projets”, se remémore Pierre de Froidefond, PDG de CVE, un développeur tricolore de parcs photovoltaïques et de systèmes de stockage par batterie, présent aux Etats-Unis depuis 2017.

Le 2 avril, cette incertitude s’est brusquement accentuée au point de figer le monde des affaires quand le président américain a lancé une guerre commerciale, en annonçant unilatéralement des droits de douane oscillant entre 10 et 90% à pas moins de 175 pays. De quoi pousser toutes les entreprises à adapter leur stratégie d’approvisionnement et à constituer parfois des stocks. “Cette décision soudaine a créé du désordre chez les industriels et un attentisme chez les donneurs d’ordre”, témoigne Mathieu Lefebvre, PDG de Waga Energy. Cet exploitant français de gaz de décharge bien implanté outre-Atlantique a constaté un report des décisions de conversion des flottes de bus vers des carburants plus durables comme le biogaz. Bien sûr, les droits de douane ont affecté différemment les entreprises selon les secteurs. “Dans les infrastructures, la capacité à répercuter les augmentations de prix est plus importante car ce sont des marchés souvent réglementés”, observe Guillaume Cravero, responsable Sustainability et Managing Director des affaires publiques de la société française de capital-investissement Ardian, qui détient 196 Mds$ d’actifs sous gestion en Europe, aux Amériques, en Asie et au Moyen-Orient.
Il a fallu attendre plusieurs mois et la signature d’accords bilatéraux pour connaître les droits de douane finalement négociés et redonner un semblant de visibilité. Avec des conséquences sur la rentabilité des entreprises : “ A 10%, cela n’est pas dramatique et nous n’avons pas changé notre chaîne d’approvisionnement pour autant, mais cela grignote les gains d’efficacité et de standardisation que nous étions parvenus à obtenir ces dernières années”, déplore Mathieu Lefebvre.
Une année compliquée
Les mauvaises nouvelles ont continué. Adoptée en juillet 2025, la loi budgétaire dite « One Big Beautiful Bill » a marqué un véritable tournant. Elle a bouleversé le système de crédits d’impôt qui portait le secteur depuis de nombreuses années, avec de nouvelles échéances et une complexité accrue pour les transactions en cours au niveau fédéral. Pour que les installations éoliennes et solaires puissent bénéficier d’un crédit d’impôt à la production (PTC) et d’un crédit d’impôt à l’investissement (ITC) avantageux, leur construction doit désormais commencer avant le 4 juillet 2026 ou elles doivent être mises en service au plus tard le 31 décembre 2027. Seules celles respectant ce strict calendrier pourront désormais prétendre à 100% du crédit d’impôts jusqu’en 2033, ce qui exclut nombre de projets en développement.
Face à cette volte-face réglementaire, les acteurs des énergies renouvelables ont dû revoir de fond en comble leur stratégie, à l’image de CVE. “L’objectif est de placer un maximum de projets avant la date limite. Nous avons passé en revue nos projets et sélectionné 90 MW dont les chances d’aboutir sont les plus élevées”, indique Pierre de Froidefond. Mais qu’est-ce qui caractérise le début de la construction d’un projet en langage trumpien ? “Nous nous sommes posé la question car les enjeux financiers sont très importants”, confie le chef d’entreprise. “Nous avons compris que l’achat des panneaux photovoltaïques ne serait pas suffisant car ils peuvent être utilisés indifféremment pour une centrale solaire ou un autre. Ce qui n’est pas le cas des transformateurs électriques qui doivent être dimensionnés précisément pour chaque parc. Nous avons donc passé commande de nos transformateurs en amont ce qui représente un véritable changement dans nos méthodes de travail. Auparavant nous le faisions bien plus tard, parfois après la décision finale d’investissement. Et nous avons passé commande auprès d’un fabricant américain pour mettre toutes les chances de notre côté”, poursuit le PDG de CVE qui a constaté aussi un durcissement des règles de contenu local par la Foreign Investment Entity Control.
L’éolien en mer torpillé
D’autres filières n’ont pu échapper aux foudres de Donald Trump, comme l’éolien en mer. Alors que le secteur commençait tout juste à se développer, en retard par rapport à l’Europe ou l’Asie, il a trouvé dans le milliardaire new-yorkais un adversaire déterminé. Il a suspendu les baux fédéraux de cinq projets offshore situés sur la côte est des Etats-Unis cumulant une puissance importante de 6 GW. Un coup dur asséné surtout à des groupes européens (l’espagnol Iberdrola, les danois Orsted et Copenhagen Infrastructure Partners, le norvégien Equinor) mais aussi parfois américains à l’instar de Dominion Energy et son complexe de 2,6 GW au large de la Virginie (lire notre article). Certains de ces projets étaient déjà construits et quasiment prêts à produire. Un désastre financier se comptant en milliards de dollars, qui a fortement impacté la capitalisation de certaines compagnies comme Orsted, qui a perdu un tiers de sa valorisation en Bourse en un an.
Bien d’autres projets éoliens en mer sont impactés, même si leur construction n’a pas encore commencé. Plusieurs grandes entreprises ont versé des sommes considérables au Trésor américain pour obtenir le droit de développer leurs projets. C’est notamment le cas des trois grands énergéticiens français – EDF, Engie et TotalEnergies – qui avaient à eux trois accepté en 2022 de verser, avec leurs associés, plus de 2 milliards de dollars pour obtenir des concessions au large de New-York. Ces projets ont été mis en “stand by”, ce qui représente un préjudice financier et crée un dangereux précédent.
Selon une source proche de l’un des projets concernés, ils ne sont pas encore synonymes de pertes financières sèches : “les projets sont retardés mais pas échoués. Les concessions courent sur des périodes de 20 à 30 ans, ce qui laisse encore du temps pour les rentabiliser. Au pire, s’ils venaient à ne jamais voir le jour, les sociétés auront encore la possibilité de faire valoir leurs droits devant les tribunaux compétents”, assure-t-il. Et de fait, un juge de l’Etat du Massachusetts a invalidé en décembre dernier le décret suspendant les projets éoliens offshore. Et le 12 janvier, un autre juge fédéral a autorisé le redémarrage immédiat du chantier du parc d’Orsted. Des signaux encourageants pour le secteur même si la Maison-Blanche peut faire appel de ces décisions et lancé de nouvelles batailles judiciaires.
Les oukases pris en dépit des engagements des précédentes administrations interrogent en tout cas sur l’intérêt des investissements outre-Atlantique. “Le risque pays a considérablement augmenté aux Etats-Unis. Cela aura un impact certain sur les investissements étrangers dans le pays. Une réallocation des capitaux au détriment des Etats-Unis est possible, cela dépendra des secteurs d’activité. Dans l’éolien, d’autres marchés porteurs existent comme l’Europe et certains pays d’Asie”, estime Didier Holleaux, ancien directeur général adjoint d’Engie. `
Engie a d’ailleurs décidé de ralentir progressivement ses investissements dans les renouvelables et les batteries aux Etats-Unis : alors que le groupe tablait sur 2 GW supplémentaires à y réaliser dans les années qui viennent, il ne compte plus que sur 1 GW désormais. Les droits de douane imposés par le président américain et la fin des avantages fiscaux rendent « très compliqué de s’engager sur des capex », a expliqué la directrice générale Catherine MacGregor la semaine dernière devant la presse. Et ce malgré quelques succès remportés par le groupe à l’image d’un contrat signé en fin d’année dernière avec Meta pour lui fournir de l’électricité à partir d’une centrale solaire de 600 MWc. De son côté, EDF cherche un acquéreur pour ses actifs en Amérique du Nord et se recentrer sur la relance du nucléaire dans l’Hexagone.
Le numérique a besoin d’électrons
Si certains s’attendent à un trou d’air, d’autres se montrent plutôt confiants. Il faut dire que la stratégie américaine est paradoxale. En voulant faire des Etats-Unis le champion de l’intelligence artificielle, des centres de données et des cryptomonnaies, l’administration prépare le terrain à une hausse massive de la consommation d’électricité : de l’ordre de 250 TWh d’ici 2030 selon l’Agence Internationale de l’Energie. Or, les temps de développement du nucléaire, souvent cité pour fournir des électrons, ne sont pas compatibles avec une augmentation rapide de la demande d’électricité.
D’autant que les Etats, par pragmatisme, ne suivent pas toujours l’administration fédérale. Y compris ceux dirigés par des Républicains, comme le Texas, par exemple, terre des pétroliers devenue aussi leader en matière de production d’énergies renouvelables (voir carte). Mais d’autres problèmes persistent à l’instar des réseaux électriques qui démontrent année après année leur vétusté. Ce qui pourrait générer de nouvelles opportunités de business : ”Aux Etats-Unis, le vrai problème n’est pas la capacité de production électrique mais les réseaux. Le petit solaire communautaire représente une des solutions à ce problème, tout comme le stockage par batterie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le système de crédit d’impôts a été préservé pour cette technologie en particulier. Les Etats-Unis en auront de plus en plus besoin à l’avenir et nous nous positionnons sur ce segment de marché”, détaille le PDG de CVE.
Nucléaire et gaz en embuscade
Quelles autres solutions pourraient bénéficier de la forte demande du numérique ? Parmi les énergies renouvelables, seule la géothermie semble trouver grâce aux yeux de l’administration Trump, sans doute car les technologies nécessaires à son développement sont en partie les mêmes que celles du secteur pétrolier et gazier (ex : le forage). Par ailleurs, la géothermie a l’avantage de produire de l’électricité mais aussi de la chaleur. Preuve du soutien de la Maison-Blanche, le 7 janvier dernier, le Bureau des technologies géothermiques (GTO), branche du Département américain de l’énergie (DoE), a lancé un nouveau programme visant à accélérer le développement de projets géothermiques dans 13 Etats.

Autre énergie décarbonée, le nucléaire est également soutenu par la Maison-Blanche car les Etats-Unis disposent également d’une industrie en la matière. Après des décennies sans construire de nouveaux réacteurs, la filière pourrait trouver un second souffle grâce aux SMR (small modular reactors), moins complexes et plus rapides à déployer que les grandes centrales construites au XXe siècle. Parmi les entreprises en pointe sur ce segment de marché, citons Tennessee Valley Authority (TVA), énergéticien reconnu outre-Atlantique opérant 5 GW de centrales nucléaires, à gaz, à charbon, hydroélectriques mais aussi solaires. L’entreprise a obtenu le mois dernier une subvention de 400 M$ du DoE pour son projet de SMR de Clinch River. L’objectif est de le mettre en service début 2030. Le DoE a fourni un montant identique à la société Holtec pour un autre projet de SMR situé quant à lui dans le Michigan et qui vise une mise en service également au début de la décennie prochaine.
Dernière énergie – fossile – qui devrait assurément bénéficier de la hausse de la consommation d’électricité : le gaz naturel. Les projets de centrales électriques fonctionnant au gaz se multiplient outre-Atlantique avec la bénédiction de Donald Trump. Selon le Global Energy Monitor, quelque 85 GW de projets de cycles combinés gaz sont actuellement en développement, ce qui représente le deuxième plus gros pipeline de projets au monde derrière la Chine. De quoi concurrencer les projets d’énergies renouvelables mais aussi interroger sur la capacité d’exportation réelle de gaz naturel liquéfié (GNL) de l’Oncle Sam dans les prochaines années. “Le risque existe de voir les Etats-Unis décider d’un embargo sur le GNL comme celui qui a perduré pendant des décennies sur le pétrole brut. Cela dépendra de l’évolution du prix du gaz sur le marché intérieur”, estime Didier Holleaux. Un point que devraient étudier attentivement les gouvernements européens qui ont décidé depuis la guerre en Ukraine de substituer une partie des approvisionnements russes par du gaz américain.