Fort de son parcours de startupper, Charles Beigbeder a créé la société de gestion Audacia en 2006. Gérant quelque 800 millions d’euros, elle accompagne le développement d’entreprises françaises et européennes. Ses investissements dans la deeptech s’élèvent à 490 millions d’euros dont 137 millions alloués à son fonds Expansion Ventures. Créé en 2024 et dédié à l’économie du « New Space », ce fonds a déjà investi 55 millions d’euros dans 22 participations positionnant Audacia comme l’un des principaux fonds de capital-risque dédié à l’aérospatial et à la défense.

Comment l’Europe se positionne-t-elle dans la nouvelle guerre de l’espace ?

Charles Beigbeder : L’espace est devenu une composante fondamentale de notre autonomie stratégique. Il recèle des actifs qui sont indispensables aux opérations de télécommunications, à l’observation et la géolocalisation de toutes les activités terrestres. Il faut donc les protéger, ce qui implique de suivre en permanence tous les objets en orbite, d’être capable de riposter en dissuadant l’adversaire s’il venait à neutraliser l’un de nos satellites et d’avoir la capacité de remplacer celui-ci très rapidement.

Dans le spatial aussi, nous devons nous dé-vassaliser des Américains. Les dépenses militaires devraient passer à 3,5 % du PIB au niveau européen, soit 700 milliards d’euros par an. L’Europe est dotée d’une stratégie européenne de défense spatiale publiée en mars 2025, le budget de l’Agence spatiale européenne (ESA) dont le siège est à Paris, est en hausse de 31 % en euros constants sur la période 2026-2028 à 22 milliards d’euros. Mais, si en France, nous sommes assez vertueux avec 85 % de nos dépenses militaires allouées à nos propres industriels, ce n’est pas le cas au niveau européen où plus de 50 % des achats étaient réalisés, encore récemment, auprès des États-Unis.

Quels sont les atouts de la France ?

Charles Beigbeder : La France représente la moitié de l’industrie spatiale européenne avec des leaders mondiaux comme Thales Alenia Space et Ariane, et un tissu de PME et de start-up qui s’est bien développé ces dernières années. Mais, nous n’avons pas assez de satellites en orbite. En 2025, Ariane n’a réalisé que quatre lancements et Vega-C deux, à comparer aux 180 des Américains, principalement avec SpaceX. C’est pourquoi il nous arrive de les solliciter pour certaines observations. Nous avons donc besoin de constellations de satellites plus denses et pour ce faire d’augmenter nos capacités d’accès à l’orbite.

Comment se dessine le paysage économique de ce « New Space » européen ?

Charles Beigbeder : Nous suivons plus de 700 entreprises spatiales de deeptech. Beaucoup de nos entreprises sont duales c’est-à-dire qu’elles servent des clients à la fois militaires et civils. Nous sommes bons sur l’amorçage, les premiers tours, et le buyout lorsque les entreprises deviennent enfin profitables. En revanche, il reste une phase délicate concernant les grosses séries B et C avec des levées de fonds supérieures à 200 millions d’euros où il manque des investisseurs privés susceptibles d’investir des tickets de 50 millions dans des entreprises encore non profitables. Mais une initiative européenne pour créer un fonds « Scale up Europe » de 10 milliards, avec le soutien également de grandes familles européennes et d’industriels, devrait être bouclée avant la fin du premier trimestre 2026.

Dans quels domaines principaux votre fonds a-t-il investi ?

Charles Beigbeder : Il y a d’abord les technologies qui facilitent l’accès à l’espace. Latitude et Hypr Space fabriquent des micro-lanceurs dédiés à des fusées très robustes et très compétitives permettant à nos forces armées d’agir rapidement pour remplacer un satellite, ou pour participer au lancement d’une constellation de satellites civils. L’entreprise américaine leader sur ce secteur, Rocket Lab, pèse 46 milliards de dollars en Bourse avec un carnet de commandes archi plein. 

Il y a aussi la fabrication des satellites. Nous accompagnons U-Space et ReOrbit, des plateformes respectivement française et finlandaise qui ont révolutionné l’approche industrielle en fabriquant à la chaine et à bas coût des satellites en orbite à 400 kilomètres d’altitude, où les radiations sont moins fortes et moins nocives pour protéger les équipements électroniques.

Concernant les opérateurs de satellites, nous avons un très beau projet avec Univity, une start-up qui développe une constellation pour rivaliser avec Starlink. Elle vise 3 400 satellites placés à 375 km d’altitude utilisant la 5G millimétrique des opérateurs téléphoniques terrestres. Cela intéresse des clients opérateurs au Moyen-Orient, en Asie en Afrique. Nous intervenons aussi dans les domaines de la propulsion en orbite et de la fabrication en orbite.

Quelles sont les principales énergies utilisées dans l’espace ?

Charles Beigbeder : Les panneaux solaires ont beaucoup été utilisés pour alimenter Apollo et les missions lunaires et le Skylab. C’est d’ailleurs pour l’espace que les panneaux solaires ont été inventés avant d’être utilisés sur Terre. Nous avons investi dans Dcubed qui conçoit des systèmes permettant de fabriquer des panneaux solaires en orbite.

L’autre énergie très utilisée est le nucléaire de fission qui, avec des petites piles contenant des matériaux radioactifs, produit de l’électricité. Elle alimente plutôt les équipements d’exploration spatiale lointaine, pas les satellites en orbite. Par ailleurs des réacteurs nucléaires de fission seront déployés à terme pour alimenter les futures bases spatiales sur la Lune. Et c’est en invoquant la sûreté de ces installations que les différentes puissances étatiques vont planter leurs drapeaux sur place alors que le traité international de l’espace de 1967 interdit l’appropriation de territoires sur des astres célestes !

Tous ces développements dans le spatial ne contribuent-ils pas à aggraver encore le dérèglement climatique et polluer, outre la Terre, les espaces interstellaires ?

Charles Beigbeder : Un lancement n’émet pas beaucoup de gaz à effet de serre. Mais les désorbitations de satellite sont plus problématiques.  Actuellement il y a 13 000 satellites en orbite et le chiffre de 100 000 est évoqué d’ici 2030 dont la moitié pour les Chinois et 40 % pour Starlink.  Ces satellites sont constitués d’aluminium et de matériaux composites. Or, pour ne pas encombrer l’orbite il est prévu qu’il puisse se désorbiter c’est-à-dire se consumer dans la haute atmosphère. Les oxydes d’aluminium ainsi dégagés pourraient altérer la couche d’ozone. Les scientifiques commencent à tirer la sonnette d’alarme. Donc il va falloir travailler sur les matériaux, sur des moyens de désorbitation différents et envisager des constellations moins pharaoniques. 

Et comment gérer les déchets spatiaux ?

Charles Beigbeder : Ce problème concerne les vieux déchets qui n’ont pas encore désorbités. Cela peut être des morceaux de fusée, ou des débris de vieux satellites.  Il y a plus de 10 millions d’objets de 3 millimètres qui se baladent là-haut, à 23 000 km /heure. Les Américains et les Européens se sont dotés d’organisations pour suivre les satellites et les débris en orbite et éviter les risques de collision. Deux entreprises dans notre portefeuille couvrent ce secteur : Look up Space et Aldoria. Leurs flux d’informations alimentent notamment l’European Union Space Surveillance Trafic (EUSST). L’Europe est en train de bâtir un système de contrôle spatial, à l’instar de ce qui a été fait pour le trafic aérien. Il y a aussi des projets pour nettoyer l’espace. Il y a quatre ans, une entreprise suisse, Clear Space, a reçu le soutien de l’Agence spatiale européenne.  Dans la loi spatiale française et dans la future loi spatiale européenne, il y a une obligation de désorbitation des satellites après une certaine durée, avec des sanctions pécuniaires à la clé.  

Souveraineté et environnement sont-ils conciliables ?

Charles Beigbeder : Les Européens font face à deux défis majeurs : le changement climatique et la sécurité. L’indépendance énergétique est un levier central pour répondre aux deux. Accroître notre autonomie stratégique, c’est aussi accélérer la décarbonation.

Propos recueillis par Françoise Blind-Kempinski