L’administration Trump n’hésite pas à manœuvrer à Bruxelles pour faire évoluer une réglementation climatique qui ne va pas dans le sens de ses intérêts. Un interventionnisme largement assumé qui s’appuie sur des relais industriels européens.

“Nous exprimons notre profonde préoccupation de l’inaction continue face aux préoccupations sérieuses et légitimes, universellement reconnues, soulevées par la communauté internationale des affaires concernant la directive sur le devoir de diligence en matière de durabilité des entreprises (…). L’Union européenne et les Etats-membres doivent agir rapidement pour répondre à ces préoccupations légitimes, soit en abrogeant intégralement la CS3D, soit en supprimant ses dispositions les plus préjudiciables sur le plan économique”. Cette injonction de Chris Wright, secrétaire d’Etat américain à l’Energie, publiée dans une lettre ouverte aux dirigeants européens en octobre dernier, traduit l’impatience de l’administration Trump devant les réticences de Bruxelles à répondre à ses demandes. Quelques jours plus tard, la fameuse directive était amendée dans le cadre du vote du paquet législatif européen “Omnibus”. 

Une stratégie coordonnée avec des multinationales

Depuis le retour de Donald Trump, Washington est à la manœuvre pour faire évoluer la réglementation européenne dans un sens plus favorable à ses intérêts. Sans grande surprise, les Etats-Unis ont trouvé dans les lobbys industriels et groupes européens des alliés puissants pour affaiblir les ambitions climatiques de l’Europe. Rien n’est laissé au hasard. Le cabinet de conseil américain Teneo a ainsi coordonné cette stratégie d’influence pour maximiser l’efficacité du lobbying en répartissant les rôles entre les grandes multinationales (TotalEnergies en France, Siemens en Allemagne, etc), particulièrement impactées par ces réglementations. Des milliers d’amendements ont ainsi été rédigés et repris tel quel par des députés situés à droite de l’échiquier politique, majoritaires au sein du Parlement européen. Si cette pratique n’est pas nouvelle, son ampleur et l’attitude des instances européennes a évolué. “Jusqu’à présent, la Commission tentait de tenir les lobbys un peu à l’écart avec plus ou moins de succès. Aujourd’hui, c’est l’inverse : la Commission a lancé un appel à propositions pour que les lobbys alimentent ses réflexions. C’est un changement historique”, déplore Marie Toussaint, vice-présidente du groupe Vert au Parlement européen. 

La députée française n’a pu que constater le détricotage de la directive sur le devoir de vigilance dont elle avait été l’une des instigatrices, d’abord en France (2017) puis dans l’Union européenne (2024), qui obligeait les très grandes entreprises à prévenir les risques sociaux, environnementaux et de gouvernance liés à leurs activités. Le 13 novembre dernier, par une large majorité (382 votes pour, 249 contre), les députés européens ont en effet voté le paquet de simplification dit “Omnibus”. Outre le devoir de vigilance, ce paquet législatif vise aussi la directive sur le reporting de durabilité des entreprises (CSRD) qui cristallisait de très nombreuses oppositions. “Pour être efficace, le reporting extra-financier doit être réalisable. Or dans sa version initiale, il y avait des lourdeurs, c’était quelque peu excessif”, tempère Rémy Garaude Verdier, directeur des affaires européennes d’Enedis, le principal distributeur d’électricité français.

Même son de cloche du côté de la société de capital-risque Ardian (196 Mds$ d’actifs sous gestion) : “L’Europe voit émerger un débat sur l’adéquation des normes sur la durabilité et la compétitivité. Pour autant, même révisé, le texte sur la CSRD reste une amélioration nette en ce qui concerne la comparabilité, homogénéité, la fiabilité et la structuration de la donnée non-financière. Ces ajustements nous imposent seulement de nous adapter pour respecter parfaitement ces réglementations régionales”, relativise Guillaume Cravero, son responsable Sustainability et Managing Director des affaires publiques.

Autre réglementation européenne amendée : celle sur les émissions de méthane. Elle visait à réduire drastiquement le contenu en méthane du gaz naturel importé sur le Vieux Continent, dont le seuil interdisait l’importation sous forme de GNL du gaz de schiste américain. Détail intéressant, les demandes répétées pour son assouplissement avaient été formulées sous l’administration Biden. Signe que l’influence américaine en la matière ne date pas du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche…

De nombreux textes en danger

Au-delà de la réglementation, de grands objectifs du Pacte vert ont aussi été rectifiés à l’instar de l’objectif global de baisse de 90% des émissions de gaz à effet de serre de l’UE en 2040, par rapport à 1990. S’il a été sauvé de justesse pour la COP30, cela a été possible au prix de nombreuses “flexibilités”. Une clause de révision tous les deux ans a ainsi été ajoutée pour ajuster l’objectif si nécessaire. L’extension du marché carbone européen (ETS2) au transport routier et au chauffage des bâtiments a également été reporté d’un an (de 2027 à 2028). Enfin, le recours aux crédits carbone générés hors d’Europe a été facilité, et leur part relevée de 3% à 5%. 

Selon Marie Toussaint, bien d’autres textes environnementaux sont en danger : “Sur la protection des forêts, la qualité de l’eau, les zones Natura 2000, la lutte contre les OGM, la directive sur le loup… Il devient même difficile de suivre tant les attaques sont nombreuses”, s’alarme-t-elle. Une situation également dénoncée par la fondation politique allemande Heinrich-Böll qui parle d’un Green Deal “vert sur le papier, rouge dans la pratique”. Malgré ces différents reculs, certains gardent espoir. « Je n’imagine pas l’ambition de neutralité carbone remise en cause par l’Union européenne. Il y aura peut-être des ajustements à court terme, une légère inflexion de la trajectoire de la décarbonation mais seulement à la marge », veut croire Rémy Garaude Verdier. 

Une dépendance au GNL américain

Mais comment maintenir le cap climatique quand la présidente de la Commission européenne signe durant l’été 2025 un accord avec Donald Trump prévoyant d’importer en masse de l’énergie made in USA sur les trois prochaines années, notamment des hydrocarbures et en particulier du GNL ? “Les montants annoncés ne sont pas réalistes, en particulier le chiffre de 750 Mds$ d’achats énergétiques entre l’UE et les Etats-Unis”, estime Didier Holleaux, ancien directeur général adjoint d’Engie. Pour rappel, l’UE a importé au global entre 60 à 65 Mds€ de pétrole et de gaz en 2024, selon les statistiques de la Commission européenne (celles pour 2025 ne sont pas encore disponibles mais ne devraient pas être très différentes). Difficile dans ces conditions de comprendre la stratégie européenne. 

De quoi interroger sur le processus de transition énergétique de l’Europe, et ce, alors qu’il recouvre une forte dimension géopolitique. En cédant aux injonctions américaines, l’Union européenne se maintient de fait dans une dépendance aux hydrocarbures dont 90% sont importés de l’étranger. La transition énergétique relève autant d’un enjeu climatique que de souveraineté, que l’Union européenne a pour l’instant bien du mal à assumer.