Centrales électriques, sous-stations et réseaux d’électricité et de gaz sont la cible d’attaques répétées de l’armée russe. Des infrastructures à la fois stratégiques sur le plan militaire et vitales pour la population qui fait face à son hiver le plus rude depuis le début du conflit.
Cela fait plusieurs mois que les infrastructures énergétiques ukrainiennes sont l’objet d’un déluge de feu. Plus de 500 attaques aériennes (drones et missiles) chaque semaine ont été recensées par le site spécialisé ACLED (Armed Conflict Location & Event Data) depuis le mois d’août 2025, dont une bonne partie vise les infrastructures énergétiques. Ces dernières ayant été construites sous l’ère soviétique, le Kremlin dispose d’archives très précises sur le réseau de son adversaire, et sait où viser pour maximiser les dégâts.
Ces frappes ont causé des dommages considérables et la perte de plus de 8,5 GW de capacités de production ces derniers mois. Malgré des efforts de réparation continus, seuls 3,6 GW ont pu être restaurés en décembre 2025, dont une partie à de nouveau été endommagée par des attaques récentes. Alors que la capacité de production du pays s’élevait à 36 GW au début de la guerre selon la Banque Mondiale, la pointe électrique n’excède désormais plus les 18 GW, soit une division par deux. “L’Ukraine n’a jamais connu un tel niveau de destruction de son système énergétique”, a souligné Maxim Timchenko, PDG de DTEK, premier producteur privé d’électricité en Ukraine, lors du Forum de Davos en janvier dernier.
Briser le moral de la population
Ainsi, malgré l’interconnexion avec le réseau électrique européen dès mars 2022, le pays subit des coupures d’électricité et de chauffage sans précédent dans plusieurs grandes villes, dont Kiev, Dnipro et Zaporijia (jusqu’à 18–20 h par jour). L’effondrement du système énergétique dégrade considérablement les conditions de vie des populations civiles privées la majeure partie du temps de chauffage et de lumière. Et ce, alors que les Ukrainiens affrontent l’hiver le plus rigoureux depuis le début de l’invasion russe en 2022, avec des températures quotidiennement négatives (entre -3 et – 15 C° en moyenne).
Même dans la capitale, relativement préservée les hivers précédents, “les habitants affirment ne disposer désormais que de trois heures d’électricité le matin et trois heures l’après-midi”, constate Kateryna Odarchenko, consultante au Center for european policy analisis. Le reste du temps, ils doivent aller chercher électrons et chauffage dans des refuges dédiés. “Moscou a une stratégie claire pour tenter de contraindre les Ukrainiens à se soumettre”, estime Kateryna Odarchenko. Une dégradation des conditions de vie qui vise à briser le moral des Ukrainiens, alors que Kiev résiste toujours à la signature d’un accord trop défavorable avec Moscou, et ce malgré les pressions de la Maison-Blanche, pressée d’en finir.
Des sites qui fixent la ligne de front

Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle le Kremlin pilonne les infrastructures énergétiques. Ces dernières ont été un enjeu militaire dès le début de la guerre, à l’instar des centrales nucléaires. Les troupes russes ont capturé la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus importante du pays et d’Europe en termes de puissance installée, dès les premiers jours de l’invasion. Alors que cela représentait historiquement une ligne rouge lors des conflits armés, de fréquents combats ont opposé les soldats russes et ukrainiens pour regagner le contrôle de cette dernière, faisant craindre à tout le continent un accident nucléaire en cas de mauvais tir d’artillerie. Une inquiétude également forte autour de la centrale de Tchornobyl (lire notre reportage).
Les risques ne sont pas circonscrits à un endommagement des centrales nucléaires. La destruction fréquentes des lignes électriques qui les alimentent posent aussi d’importants problèmes pour ces installations sensibles. L’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) publie régulièrement des communiqués sur la situation des 15 réacteurs du pays car même si certains sont à l’arrêt, les centrales consomment toujours des quantités non négligeable d’électricité pour refroidir les réacteurs et les combustibles usés.
L’AIEA a ainsi constaté le 10 février la déconnexion d’une ligne électrique de 330 kilovolts (kV) en raison d’activités militaires à proximité de la centrale de Zapoprijia. Cette dernière n’est plus alimentée que par une ligne de 750 kV alors qu’avant le conflit, elle disposait de quatre lignes de 750 kV et six lignes de 330 kV. Une interruption d’alimentation électrique de cette dernière ligne haute tension générerait des risques d’accidents aux conséquences potentiellement majeures. « De tels événements en Ukraine deviennent malheureusement trop fréquents, chacun d’entre eux nous rappelant les risques permanents pour la sûreté et la sécurité nucléaires liés à la détérioration de l’état du réseau électrique », a alerté Rafael Mariano Grossi, le directeur général de l’AIEA avant d’appeler “toutes les parties à faire preuve d’une retenue militaire maximale”.
Le barrage de Kakhovka, un cas d’école
Mais du point de vue des stratèges militaires russes, l’anéantissement de certaines infrastructures énergétiques peut également apporter un avantage décisif. C’est particulièrement le cas des ouvrages hydroélectriques. La destruction du grand barrage de Kakhovka en 2023 fait partie de cette catégorie et sera assurément enseignée dans les écoles de guerre. D’une capacité de production relativement modeste (350 MW contre plus de 5 000 MW pour la centrale de Zaporijia), son explosion a produit un déversement de millions d’hectolitres d’eau engendrant des inondations bibliques qui ont durablement modifié la géographie en aval, créant une sorte de barrière naturel entre les deux armées.
Deux thèses s’affrontent sur l’opportunité de cette opération. Certains experts estiment que le barrage a été saboté par l’armée russe pour empêcher la contre-offensive ukrainienne prévue les semaines suivantes. Une opération de “terre brûlée” qui avait fait ses preuves face aux armées napoléoniennes. De son côté, le Kremlin accuse les forces ukrainiennes d’en être responsables, rappelant que la centrale hydroélectrique sous son contrôle était vitale pour l’approvisionnement électrique et en eau de la Crimée, région annexée depuis 2014. Sa rupture aurait également entraîné la destruction de certaines places fortes de son armée. Seule certitude, l’inondation qui a suivi a bel et bien figé la ligne de front.
Cette opération a également des conséquences environnementales lourdes, avec le déversement de 83 000 tonnes de métaux lourds en aval, polluant les sols et les nappes phréatiques selon un rapport publié en mars 2025 dans la revue Science. Son auteure, Oleksandra Shumilova, a déclaré que sa destruction avait entraîné une « bombe à retardement toxique dont l’ampleur des impacts environnementaux était comparable à celle de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl”. Deux autres importants barrages hydroélectriques ukrainiens ont également été en partie détruits depuis le début de la guerre : Oskil et Raihorodok respectivement dans les régions de Kharkov et de Donetsk. Des installations stratégiques d’un point de vue militaire, pour l’Ukraine comme pour la Russie.