Chef du Centre Énergie à l’Institut Jacques Delors, Phuc-Vinh Nguyen vient de publier un policy brief intitulé « Guerre en Iran : d’un choc énergétique à un choc d’électrification ? ». Pour surmonter la crise provoquée par le blocage du détroit d’Ormuz, il propose des mesures pour réduire la dépendance de l’Europe aux hydrocarbures et accélérer l’électrification des usages. Mais bâtir une feuille de route commune à tous les Etats membres reste une gageure.
Depuis le début de la guerre en Iran le 28 février dernier, les coûts de l'énergie ont flambé. En Europe, le prix du MWh de gaz naturel liquéfié (GNL) a bondi de 50 % et celui du baril de pétrole de plus de 65 % par rapport au début d'année. De nombreux pays comme l'Italie, l'Allemagne ou l'Autriche adoptent des mesures d'urgence non ciblées pour freiner la hausse. Peuvent-elles être efficaces ?
Phuc-Vinh Nguyen : Non seulement ces mesures sont coûteuses, mais elles cassent le signal prix. La loi de l’offre et de la demande nous enseigne que plus le prix augmente, plus la demande diminue. En encadrant le prix, vous n’incitez donc pas à réduire la consommation à court terme. Au contraire, vous entretenez votre dépendance aux énergies fossiles en les subventionnant ! À plus long terme, cela peut aussi conduire à une pénurie, puisque les quantités disponibles en raison des difficultés d’approvisionnement. En France, où le gouvernement n’a pas bloqué les prix, la consommation de carburant a diminué de 25 % entre le 11 et le 20 mars.
Comment expliquer ces décisions qui peuvent se révéler contre-productives ?
Phuc-Vinh Nguyen : Nous ne savons jamais à l’avance quand un choc énergétique prendra fin. Pour l’instant, les États espèrent que la crise ne durera pas, d’où ces réponses de court terme. Le contexte politique joue aussi : en Espagne, le gouvernement de Pedro Sánchez a cédé sous la pression de l’opposition, qui demandait un blocage des prix. À l’approche d’élections – en Espagne, les législatives et municipales auront lieu en 2027 – les responsables politiques ne font pas forcément le choix économique le plus rationnel. Mais les gouvernements ne pourront pas maintenir ad vitam aeternam ces dispositions parce qu’elles sont trop coûteuses pour les finances publiques. Des mesures finiront forcément par être prises pour diminuer la demande, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a d’ailleurs émis des recommandations dans ce sens.
En France, à quel point le parc nucléaire permet-il d’atténuer les effets de la crise ?
Phuc-Vinh Nguyen : Le nucléaire nous protège sur les prix de l’électricité, au moins jusqu’à l’hiver. C’est une très bonne chose, on voit déjà la différence par rapport à 2022 où la production nucléaire était plus faible. Mais cela ne suffit pas. Ce qu’il va falloir regarder attentivement, c’est le plan d’électrification. Là, vous devez non seulement envoyer des signaux prix, mais aussi des signaux politiques en faveur du passage à l’électrique. Allons-nous par exemple augmenter le leasing social pour les voitures électriques ? C’est sur ce genre de choses qu’il faut réfléchir, d’autant que l’électricité nucléaire française peut être un atout et un élément de différenciation par rapport à d’autres pays comme l’Allemagne ou l’Italie.
Vous évoquez la crise énergétique de 2022 : l’Europe en a-t-elle suffisamment tiré les leçons ? A-t-elle réduit sa dépendance aux énergies fossiles ou a-t-elle surtout déplacé sa dépendance au gaz russe vers le GNL américain ?
Phuc-Vinh Nguyen : Lorsque les États européens se sont rendu compte de l’ampleur de la crise énergétique en 2022, ils ont réussi à prendre des mesures en commun. La baisse de la consommation et le plan REPowerEU [doté de 300 milliards d’euros pour réduire la consommation d’énergie, diversifier les sources d’approvisionnement en hydrocarbures et accélérer le déploiement des énergies bas carbone, ndlr] en sont de bons exemples. À l’époque, certains États membres avaient aussi baissé les taxes sur l’électricité. Cela a entraîné un boom des solutions liées à l’électrification, avec le développement des voitures électriques et l’essor des renouvelables…
Mais une fois la crise passée, l’Europe s’est davantage tournée vers une diversification des sources d’approvisionnement en gaz que vers une réelle électrification de son économie. Je ne parlerais pas d’une dépendance équivalente, puisque le GNL américain compte pour 27 % de notre consommation, quand le gaz russe en représentait 44 %. Mais nous n’avons pas structurellement changé notre économie, nous ne l’avons pas suffisamment décarbonée.
Peut-on vraiment accélérer cette électrification ou sommes-nous condamnés à rester dépendants encore un certain temps ?
Phuc-Vinh Nguyen : Cela dépend des secteurs. Dans le transport et le bâtiment, les technologies sont déjà matures, comme la voiture électrique ou la pompe à chaleur. Mais leur coût initial reste un obstacle. Leur rentabilité par rapport à des équipements plus traditionnels ne se fait qu’au cours du cycle de vie, leur essor nécessite des mécanismes de soutien. Or en Europe, et surtout en France, la situation budgétaire n’offre pas la capacité fiscale de subventionner ces technologies là.
Dans l’industrie, les investissements sont encore plus lourds et les résultats plus lointains. Le processus de modernisation demande beaucoup d’investissement. Mais lorsqu’on utilise cet argent pour bloquer les prix, comme on l’a fait en 2022 avec le « quoi qu’il en coûte », chiffré à près de 90 milliards d’euros, c’est de l’argent mal dépensé. L’idéal serait plutôt d’investir pour accélérer la transition. Et nos marges de manœuvre pour trouver cet argent se situent au niveau européen. Évidemment, c’est compliqué, puisqu’il faut se mettre d’accord à 27.
Dans votre publication, vous préconisez de réagir rapidement pour faire baisser la consommation d'énergie. Quelles mesures vous semblent les plus urgentes ?
Phuc-Vinh Nguyen : Nous recommandons de diminuer en priorité la consommation dans le secteur du transport, qui repose essentiellement sur le pétrole. Il est aussi possible de recourir davantage au télétravail, d’encourager le covoiturage et d’augmenter l’offre de transport public. L’Europe n’est pas la première impactée par la guerre au Moyen-Orient, l’Asie l’est beaucoup plus en termes d’approvisionnement. Mais ce qui se passe là-bas va nous arriver dans deux mois. Il faut éviter de prendre les mesures impopulaires sur la demande une fois au pied du mur, c’est pour cela qu’il faut agir vite.
La Commission européenne recommande aussi de baisser la fiscalité sur l'électricité, souvent plus élevée que celle sur le gaz. Que pensez-vous de ces écarts ?
Phuc-Vinh Nguyen : En France, les taxes sur l’électricité sont deux fois plus importantes que sur le gaz, en Allemagne le ratio est d’environ un pour trois et en Belgique de un pour quatre. Ce n’est effectivement pas incitatif. En 2022, les Pays-Bas ont davantage réduit les taxes sur l’électricité que sur le gaz, ce qui a favorisé le développement des pompes à chaleur. La Commission s’inscrit dans cette logique. Mais les États restent seuls maîtres de leur fiscalité. Dans l’idéal, il faudrait que les taxes sur l’électricité diminuent progressivement, parce qu’elles représentent tout de même d’importantes recettes, mais que cette baisse soit constante.
La Commission a décidé de maintenir le marché carbone (ETS), qui alourdit le coût du gaz et du pétrole, malgré les contestations de dix États membres. En pleine crise, comment parvient-elle à conserver l'acceptabilité de cet outil ?
Phuc-Vinh Nguyen : Des ajustements techniques ont été évoqués, comme l’ajout d’allocations pour faire baisser les prix. Mais les États se sont entendus pour ne pas trop modifier le dispositif. Une réforme est déjà prévue en juin. L’ETS ne représente que 10 % du surcoût de l’électricité et seulement 5 % de ses revenus finance la décarbonation de l’industrie, le reste revenant aux États. Le fait que le dispositif soit conforté est une bonne nouvelle, car pour sortir des énergies fossiles, il faut un prix carbone. L’instrument a démontré son efficacité, notamment en favorisant le remplacement du charbon par les renouvelables.
- Retrouvez la publication de Phuc-Vinh Nguyen : Guerre en Iran : d’un choc énergétique à un choc d’électrification ? – Institut Jacques Delors