Reportage exclusif. Le 14 février dernier, la centrale nucléaire la plus célèbre du monde a subi l’attaque d’un drone russe. Prévue pour durer cent ans, son arche a été percée en quelques secondes. Une agression inquiétante, quatre ans après l’invasion russe et quarante ans après l’accident de son réacteur numéro 4 qui a fait trembler toute l’Europe. Tchornobyl n’est plus seulement le symbole de cette catastrophe passée. C’est le triste laboratoire d’une guerre énergétique contemporaine.
La route gelée vers la « Zone d’exclusion » commence dans une lumière sans ombre. La neige absorbe les sons, gomme les reliefs, efface l’horizon. À mesure que l’on s’éloigne de Kyiv, les maisons se raréfient, les forêts se densifient, les lignes à haute tension se multiplient. Les pylônes apparaissent avant même la centrale. Immenses, géométriques, plantés dans la plaine blanche. Les premiers check points sont à une trentaine de kilomètres du site. Il faut avoir des autorisations spéciales de l’armée et de l’autorité nucléaire ukrainienne pour pénétrer dans la zone. La ville-garnison de Tchornobyl dépassée, on s’enfonce dans une longue ligne droite, longée de bunkers cachés dans la neige. Les panneaux jaunes signés de l’insigne nucléaire bordent la route. Au loin, des chevaux sauvages cherchent un brin d’herbe sous la neige. L’arche finit par surgir à l’horizon. Massive. Blanche sous un ciel bas. Le « New Safe Confinement » recouvre les restes du célèbre réacteur numéro 4 comme une cathédrale industrielle. Sa silhouette domine le paysage, irréelle dans le silence hivernal.
Autour d’elle, le maillage énergétique est omniprésent. Câbles, transformateurs, sous-stations. La centrale est arrêtée depuis longtemps, mais elle n’est pas inactive. Elle dépend au contraire d’un flux permanent d’électricité pour maintenir ses systèmes vitaux : surveillance radiologique, ventilation interne, contrôle de l’humidité, capteurs de pression. Sans courant, pas de monitoring. Sans monitoring, pas de sûreté. Tchornobyl n’est pas un lieu isolé. C’est un nœud électrique. Car on ne dit plus « Tchernobyl », le mot russe, mais « Tchornobyl » en ukrainien. Comme dans tout le pays, chacun s’efforce désormais de gommer les mots de l’envahisseur.
Sous les pylônes, l’équilibre est précaire
Depuis 2022, la guerre russe contre l’Ukraine a fait de l’énergie une arme stratégique. Les frappes sur les infrastructures électriques ne sont pas des dommages collatéraux. Elles sont une doctrine. Détruire les transformateurs, c’est plonger un pays dans l’obscurité. Mettre hors service une centrale thermique, c’est fragiliser l’économie. Multiplier les coupures, c’est user la société. Dans cette guerre des réseaux, Tchornobyl est particulièrement exposée. En janvier encore, après des frappes massives sur le système énergétique ukrainien, la centrale a perdu son alimentation externe. Les générateurs diesel ont pris le relais. Le carburant est devenu un élément de sûreté nucléaire. À chaque fois, les réparateurs parviennent à faire revenir le courant en quelques heures. Si, dans la capitale comme partout dans le pays, il faut parfois des jours pour faire revenir quelques heures de courant quotidien, il n’est pas question de laisser la centrale sans alimentation plus de huit heures. Le nucléaire civil, pensé comme puissance souveraine, se révèle finalement dépendant d’un réseau fragile. Sous les pylônes, la neige est immobile. Mais l’équilibre est précaire.
La guerre est entrée dans la zone bien avant le drone. En février 2022, les forces russes ont pénétré par la Biélorussie et occupé le site pendant plus d’un mois. Les colonnes blindées ont traversé ces forêts silencieuses. Les soldats ont creusé des tranchées dans des sols contaminés, parfois sans protection adaptée. Des positions militaires ont été installées à proximité immédiate d’installations nucléaires sensibles.
Les équipes ukrainiennes, elles, sont restées en poste, sans relève pendant trois semaines, continuant à surveiller les capteurs sous la pression des armes. Leur comportement, de l’avis général, a été exemplaire. Dès l’arrivée des premières unités blindées, la direction de la centrale a réussi à convaincre les soldats russes de ne pas toucher aux instruments. Oleg, un ouvrier de la centrale, se souvient de ces semaines sans nuit. « Nous n’avions aucune interaction avec eux. On nous demandait de ne pas communiquer, de ne pas interagir. Nous avions notre propre travail, nous ne devions pas nous laisser distraire. Quand ils faisaient le tour de la zone, se promenaient sans but, demandaient où se trouvaient les blocs – ils étaient curieux, mais il n’y avait pas d’interaction. Nous travaillions, nous accomplissions nos devoirs, nous ne les laissions pas entrer dans nos installations dans la mesure du possible. » Plus tard, les employés de Tchornobyl ont raconté, amusés, que les Russes cherchaient surtout à savoir où se situaient les bases de l’Otan. Certains officiers avaient dans leurs sacs des uniformes de parade, pour la cérémonie de prise de la capitale, prévue en quelques jours… Ils ont finalement battu en retraite avec le reste des troupes, surpris par la résistance ukrainienne.
Cette occupation a constitué une rupture stratégique. Les installations nucléaires civiles bénéficient, en théorie, d’une protection particulière en droit international humanitaire. Mais la guerre moderne brouille ces lignes. En occupant Tchornobyl, la Russie a démontré qu’un site nucléaire pouvait être intégré à une manœuvre militaire. Pas pour provoquer une catastrophe, mais pour peser stratégiquement. Un point d’appui, une profondeur défensive, un signal adressé à l’Ukraine et à l’Europe.
Un millier de travailleurs dans la centrale
À la frontière biélorusse, nous marchons dans plus d’un mètre de neige avec une patrouille du 28e régiment de Tchornobyl. Le ciel est uniforme, presque blanc. Il fait -25°, le moindre morceau de peau découvert brûle de froid. L’horizon disparaît. Les silhouettes des soldats se découpent dans le vide. Une tranchée s’ouvre dans le sol gelé. Elle semble sortie d’un autre siècle. Les hommes ajustent leurs casques, vérifient leurs radios, scrutent la ligne invisible de la frontière. Ils ne défendent pas une ville. Ils ne protègent pas un carrefour. Ils tiennent un territoire énergétique. « En février 2022, ils sont arrivés par là », dit l’un d’eux, sans lever les yeux de la ligne des arbres. Derrière cette ligne, en Biélorussie, Moscou a installé ses missiles Orechnik, équipés d’ogives nucléaires. La menace prend une dimension nouvelle. Skif, nom de code du commandant de la section, résume à sa manière la mission : « Que nous nous battions dans les tranchées pour défendre nos terres dans le Donbass, ou que nous soyons ici à empêcher les incursions depuis la Biélorussie, c’est la même menace, qui vient de Moscou, sous toutes les formes possibles. » Des soldats en treillis, armés, patrouillant à quelques kilomètres d’un réacteur nucléaire encapsulé sous une arche à un milliard et demi d’euros. La forêt contaminée est devenue corridor militaire.
Dans la centrale elle-même, un millier de travailleurs se relaient toutes les vingt-quatre heures. Pour aller voir ce qu’il reste du réacteur numéro 4, il faut d’abord passer un certain nombre d’étapes médicales : mesure de la radioactivité qui sera comparée à la sortie. Puis se dévêtir intégralement pour passer plusieurs couches de vêtements protecteurs, enfiler des bottes et des gants, et écouter les instructions : on ne touche à rien et on reste le moins de temps possible. Nos accompagnateurs nous précèdent dans le « couloir d’or », qui doit son nom à la couleur des murs, lesquels n’ont plus bougé depuis 1986. On arrive dans ce qu’il reste du poste de commandement du réacteur. Tout est fondu, calciné, déformé par la première explosion. À 1h23 du matin, le 26 avril 1986, une procédure non vérifiée, décidée à Moscou, déclenchait la plus grande catastrophe atomique de l’histoire : le réacteur atteint en quelques secondes plus de cent fois sa puissance nominale. Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature biélorusse, a recueilli dans « La Supplication » les témoignages des survivants : « On nous a prévenus que les intérêts de l’État exigeaient le maintien du secret sur ce que nous avions vu. À part nous, personne ne sait ce qu’il s’est vraiment passé là-bas. Nous n’avons pas tout compris, mais nous avons tout vu. » Aujourd’hui, l’histoire est plus claire, et notre guide tient à nous le rappeler : « Les ouvriers et les scientifiques ukrainiens se sont sacrifiés pour protéger le monde. »
Après une série de portes blindées et de nouveaux contrôles, nous sommes autorisés à pénétrer sous le sarcophage. Pour moins de deux minutes, tant la radioactivité y est puissante. L’impression est simple et terrifiante : entrer dans un monstre. Où que le regard se pose, des centaines de blocs de béton entassés les uns sur les autres, chacun enfermant des tonnes de déchets dangereux. Le bruit des machines masque les rares mots prononcés. Un spécialiste des radiations vérifie constamment les dosimètres. On regarde les réparations faites à l’endroit de l’impact du drone russe pendant quelques secondes et l’ordre tombe : il faut sortir. Le sarcophage est cette structure, fissuré, fragile, qui encapsule une mort en béton. Dans la salle de contrôle, protégée et étanche, les scientifiques surveillent toutes les mesures. Le confinement repose sur un principe de pression contrôlée. L’air intérieur est filtré en permanence pour empêcher toute dispersion de particules radioactives. Des capteurs mesurent en continu la température, l’humidité, la radioactivité. L’étanchéité est centrale. Elle l’était, du moins, jusqu’au 14 février dernier.

Un acte de terrorisme nucléaire
Le secteur de Tchornobyl est régulièrement survolé par la nouvelle arme favorite du conflit, les drones. Chaque soir, des alertes retentissent sur les téléphones portables : la route la plus courte entre les lanceurs installés en Biélorussie et Kyiv passe par la Zone. Cette nuit-là, un Shahed s’est écrasé sur le toit. L’impact a provoqué un incendie. Pour l’éteindre, les pompiers ont dû percer la couverture métallique. Des ouvertures ont été pratiquées, rompant l’intégrité parfaite de l’enveloppe. Pour Oleksander, ingénieur en chef, la Russie a montré son vrai visage. « Le premier acte de terrorisme nucléaire, c’est lorsque la Russie a pris le contrôle de la centrale. Le second, c’est quand le site a été bombardé. »
Les autorités ont insisté : pas de pic radioactif majeur, pas de fuite significative. Mais la question n’est pas celle de l’immédiat. Elle est celle de la répétition. Un confinement conçu pour résister au temps et aux intempéries n’avait pas été pensé pour encaisser des frappes dans la durée. Chaque atteinte, chaque perforation, chaque réparation introduit une complexité supplémentaire. Un drone de quelques dizaines de milliers d’euros contre une structure à plus de deux milliards.
Cette disproportion dit quelque chose de notre époque. Les infrastructures du temps long sont désormais exposées à des armes du temps court.
En 1986, le nuage radioactif ne s’était pas arrêté aux frontières soviétiques. Il avait traversé l’Europe. Des régions entières avaient enregistré des retombées. Les cartes météo s’étaient transformées en cartes de contamination. Tchornobyl est un traumatisme européen. Aujourd’hui, la fragilisation du confinement introduit une variable stratégique nouvelle : celle d’un site nucléaire exposé à des frappes dans un contexte de guerre prolongée. Les vents qui traversent ces plaines ne connaissent aucune frontière. Si l’intégrité du système était davantage compromise – par une nouvelle frappe, par une dégradation progressive – les conséquences seraient immédiatement continentales. L’Europe, qui avait en grande partie financé l’arche pour refermer la blessure de 1986, se retrouve face à une construction fissurée par la guerre.
L’arche percée en quelques secondes
L’arche a été construite en dix ans par le consortium français Novarka – Bouygues et Vinci – pour un coût total de plus de deux milliards d’euros, une somme réunie auprès de 45 pays donateurs par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Elle devait durer cent ans. Elle a été percée en quelques secondes. Le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, a qualifié la frappe de février de « incident grave en termes de sûreté nucléaire ». Il a répété ce qu’il n’a cessé de répéter depuis le début du conflit : « attaquer une installation nucléaire ne doit jamais se produire ». Ses déclarations, régulières, mesurées, documentées, n’ont pas arrêté un seul drone.
Fin 2025 déjà, une mission d’experts de l’AIEA a confirmé l’évidence : l’arche a perdu ses principales fonctions de sécurité. Sa capacité de confinement est compromise. Les structures porteuses, elles, tiennent encore. Mais les systèmes conçus pour garantir sa durée de vie d’un siècle ne sont plus opérationnels. La réparation est urgente. Son coût, estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros, a été partiellement promis – la France a annoncé dix millions, le Royaume-Uni et l’Union européenne en ont mobilisé trente autres. On ne sait pas encore qui réalisera les travaux, dans quel calendrier, dans quelles conditions de sécurité. La guerre continue.
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette équation. L’Europe a mis trente ans à financer et construire cette structure pour conjurer les conséquences d’une catastrophe soviétique. Elle met maintenant en place des fonds d’urgence pour réparer les dégâts d’une guerre qu’elle n’a pas su empêcher, sur un site qu’elle considérait comme un symbole de coopération internationale. Pendant ce temps, à Vienne, l’AIEA multiplie les missions de surveillance des sous-stations électriques ukrainiennes, ces nœuds du réseau dont la destruction répétée fragilise chaque semaine un peu plus l’alimentation de cinq sites nucléaires. Ce n’est pas une guerre nucléaire. C’est une guerre qui use le nucléaire, méthodiquement.
L’endroit le plus dangereux du monde
À quelques kilomètres, Prypiat repose sous la neige. Les immeubles surgissent derrière les bouleaux. Les fenêtres béantes ressemblent à des orbites vides. L’hôtel Polissya domine encore la place centrale, son nom en lettres rouges devenues noires accroché à la façade brutaliste. La ville devait être évacuée pour quelques jours en avril 1986. Elle ne s’est jamais repeuplée. Ici, le temps est arrêté, alors que tout autour, l’histoire continue.
1986 fut l’explosion industrielle. 2022 fut l’occupation militaire. 2025 est la fragilisation du confinement. Trois dates. Trois ruptures. Un même site.
Le bureau de Sergiy Tarakanov, directeur de la centrale, est celui d’un homme qui vit avec l’histoire sur les épaules. Une grande pièce sobre, des documents empilés, des écrans de surveillance. Et derrière lui, posés sur une table basse comme un trophée qu’on n’a pas choisi, les restes du drone de février dernier. Des fragments de métal tordu, des circuits brûlés, des pièces que les experts de l’AIEA ont identifiées comme correspondant à un Shahed. Tarakanov ne s’en détourne pas. Il y revient, presque malgré lui, comme on revient à une preuve qu’on n’arrive pas à croire tout à fait réelle.
Il choisit ses mots avec soin. Il parle lentement, dans le calme particulier des gens qui ont appris à ne pas céder à l’affolement. Il explique les procédures, les équipes, les relèves, les capteurs. Il décrit la nuit de l’impact, les pompiers mobilisés pendant des semaines pour éteindre un feu couvant entre les couches de métal, les 400 personnels d’intervention qui se sont relayés dans des conditions que l’on peine à imaginer. Et puis il s’arrête. Il pose les mains à plat sur son bureau, regarde un instant les débris derrière lui, et dit simplement : « Tchornobyl est l’endroit le plus dangereux du monde. »
Pas une plainte. Pas une dramatisation. Une phrase d’ingénieur, froide et précise comme une mesure de radioactivité. Il sait ce que ça signifie. Pas seulement à cause de 1986. À cause de maintenant. À cause de ce que la guerre a fait de ce lieu que l’humanité entière avait tenté, pendant quarante ans, de rendre un peu moins menaçant. Il sait que les réparations prendront du temps, que les fonds promis ne suffiront peut-être pas, que les drones peuvent revenir. Dehors, les pylônes découpent toujours le ciel d’hiver. Les générateurs diesel attendent. Les soldats patrouillent dans la forêt contaminée. Les drones survolent et les téléphones alertent.
Tchornobyl n’est plus seulement le symbole d’une catastrophe passée. C’est le laboratoire d’une guerre énergétique contemporaine. Et dans cette guerre des infrastructures, l’Europe entière est concernée.
De notre envoyé spécial, Lucas Menget
Ce reportage est issu du tournage d’un documentaire qui sera diffusé en mars sur Arte, produit par Maximal Productions.