Construit en grande partie pendant l’ère soviétique, le système électrique ukrainien est composé de très grandes centrales thermiques et nucléaires à l’instar de Zaporijia, la plus puissante centrale nucléaire d’Europe. Une configuration qui offre des économies d’échelle en temps de paix, mais qui montre ses limites en période de guerre, la destruction d’un nombre restreint d’infrastructures suffisant à plonger dans le noir des régions entières. Alors que le conflit s’enlise, les autorités s’adaptent et décentralisent la production.
Frappées dès le début du conflit, les centrales électriques ont fait l’objet de multiples réparations d’abord en puisant dans les stocks de pièces de rechange puis en faisant appel à la solidarité européenne. “Nous avons très vite sollicité les grands industriels français pour envoyer du matériel, à l’instar des fabricants de câbles électriques Prysmian et Nexans. EDF aussi disposait de pièces de rechange pour centrales thermiques à charbon, désormais quasi à l’arrêt en France”, se remémore Hervé Gouyet, président de l’ONG française Electriciens sans frontières (ESF). Une aide bienvenue mais après quatre ans de guerre, les pièces de rechange commencent à manquer. Il faut dire que certaines centrales sont bombardées quelques jours seulement après leur remise en service, ce qui finit par épuiser les stocks. Au-delà du matériel lui-même, les techniciens font aussi cruellement défaut avec une extension de la mobilisation nationale à une partie des personnels des énergéticiens du pays pour aller au front.
Réparer et protéger les infrastructures
Les centrales de production ne sont pas les seules cibles. Les postes-source, éléments clés des réseaux électriques, sont également l’objet d’attaques multiples. Là encore, le travail des employés des gestionnaires de réseaux, soutenus par la solidarité européenne, permet de les remettre en service. Pour protéger ces installations, critiques mais moins imposantes que des centrales électriques, des murs en béton et des filets ont été installés autour des transformateurs et postes stratégiques. Environ la moitié d’entre eux sont désormais équipés, ce qui a nécessité environ 300 millions de dollars d’investissement, indique Ukrenergo, l’opérateur du réseau électrique ukrainien. Cela ne garantit pas une protection totale mais limite les dégâts.
Une autre étape dans la sécurisation des infrastructures électriques critiques a été franchie en 2025 avec la décision d’enterrer une sous-station dans un bunker en béton armé. “Une deuxième est en cours de construction”, a confié Vitaliy Zaichenko, PDG d’Ukrenergo, au journal Kyiv Independent. Une décision efficace d’un point de vue opérationnel, mais coûteuse : plusieurs dizaines de millions de dollars par sous-station. Ce qui implique que cette solution ne pourra pas être étendue à la centaine de sous-stations réparties dans le pays. Pour protéger les plus importantes, Ukrenergo a sollicité un financement auprès de la Banque européenne d’investissement (BEI), qui avait déjà accordé 86 M€ en 2024 pour les protections anti-drones.
Déployer les énergies renouvelables
Pour l’Ukraine, la stratégie consiste en parallèle à développer davantage les énergies renouvelables. Par définition disséminées et décentralisées, ces installations offrent plusieurs avantages en période de guerre. Leur destruction s’avère moins pertinente d’un point de vue tant militaire qu’économique car il faut beaucoup plus d’armes et d’hommes pour obtenir un résultat analogue à la destruction d’une centrale de taille moyenne. Une prise de conscience qui est désormais validée au plus haut sommet de l’Etat : « La seule façon durable de protéger le système (…) est de décentraliser la capacité de production à l’aide de petites centrales fonctionnant avec l’énergie renouvelable et placées autour de grandes villes. Au lieu d’avoir 15 ou 20 grandes centrales, il nous faudra construire des centaines de petites que la Russie aurait plus de mal à détruire à cause du nombre limité de missiles dont elle dispose », a annoncé Volodymyr Zelensky au printemps 2024.
Désormais, les rencontres diplomatiques comprennent presque toujours un volet énergétique et le sujet du déploiement des renouvelables est souvent abordé à cette occasion. Ce fut le cas lors du déplacement en Ukraine le 4 février dernier de Nicolas Forisier, ministre délégué au commerce extérieur et à l’attraction des investissements auprès du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Lors de son échange avec Denys Chmyhal, le premier vice-Premier ministre ukrainien et ministre de l’Énergie, il a annoncé que la France fournirait une centaine de générateurs, dont certains solaires, représentant 13 MW supplémentaires.
Une cellule au ministère des Affaires étrangères est dédiée à ce soutien énergétique. Elle achète en direct les matériels et les envoie à la Croix-Rouge ukrainienne, et organise par ailleurs des appels d’offres pour sélectionner des ONG et des entreprises chargées d’envoyer les matériels sur place et d’assurer leur mise en service. C’est le cas d’Electriciens sans frontières qui, depuis le début du conflit, a installé 140 de centrales hybrides (panneaux photovoltaïques + batteries + groupes électrogènes) cumulant 3 MWc dont 60 sur la ligne de front, sans compter l’expédition de nombreux matériels de types lampes solaires, aérothermes, batteries rechargeables et groupes électrogènes.
Des enjeux de coordination
Il est impossible de faire le compte des solutions décentralisées déployées en Ukraine tant les canaux d’aide sont nombreux. Au-delà des opérations pilotées par les gouvernements, de multiples initiatives ont fleuri tant au niveau des régions et des municipalités (parfois jumelées avec des villes ukrainiennes) qu’au niveau privé, à l’instar de fondations comme Synergie Renouvelable et son projet d’installer 22 unités de stockage pour énergies renouvelables.
Cette effervescence pose parfois des problèmes sur le terrain : ”La solidarité a été très forte et au début de la guerre, il y avait clairement un manque de coordination. D’autant que l’Ukraine est un Etat très décentralisé, les Oblasts ont beaucoup d’autonomie. Des villes recevaient des matériels sans que le ministère de l’Energie n’en sache rien. J’ai vu des entrepôts avec des dizaines de groupes électrogènes sans destinataires, c’était un peu l’anarchie. Une partie importante de notre travail consiste à identifier en amont les besoins sur le terrain et seulement ensuite d’envoyer le matériel”, explique Didier Issen, retraité d’EDF et bénévole chez ESF. Il s’est rendu à trois reprises en Ukraine pour superviser l’installation des centrales hybrides sur des hôpitaux, des écoles ou des stations de pompage d’eau.
Assurer l’exploitation dans la durée
L’élan de générosité se heurte parfois aussi au manque de connaissance de certains porteurs de projets. Des centaines de groupes électrogènes d’urgence non adaptés car n’ayant pas vocation à tourner en continu ont ainsi été expédiés. Or après une centaine d’heures, ils cessent de fonctionner. Des ratés qui ont même touché les procédures du ministère des Affaires étrangères qui a confié à l’occasion d’un appel d’offres l’installation de conteneurs solaires à une entreprise française, Industrial Packing Solutions, pas vraiment spécialisée dans le domaine et qui n’a pas prévu les batteries associées, ce qui s’est avéré inutile pour les Ukrainiens.
Installer des centrales c’est bien, assurer leur fonctionnement dans le temps c’est encore mieux. La maintenance des installations est souvent un angle mort dans les opérations humanitaires. C’est un point sur lequel Didier Issen se montre particulièrement vigilant. “Nous avons élaboré des formations et créé des outils pédagogiques pour que les agents d’entretien des hôpitaux et des écoles sur lesquels nous installons nos centrales hybrides puissent les faire fonctionner dans la durée. Cela n’a rien d’anodin, un groupe électrogène a besoin de beaucoup de maintenance. Il faut changer les filtres toutes les 100h et le démonter toutes les 500 heures. Assurer la pérennité des installations est crucial car en plus de couvrir les besoins existants, ces centrales généreront des revenus lorsque la guerre sera terminée”, espère le bénévole d’ESF.