Longtemps ignorée, la guerre des métaux stratégiques est désormais au cœur des politiques industrielles. Face à l’hégémonie de la Chine, la France et ses alliés tentent de reconstruire des chaînes d’approvisionnement souveraines, entre exploration minière et multiplication des accords avec de nouveaux pays fournisseurs.
Le 7 juillet dernier, à New Delhi, Benjamin Gallezot, délégué interministériel français aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques (Diamms), coprésidait le premier groupe de travail franco-indien consacré aux minerais critiques. Au menu : le renforcement de la coopération bilatérale dans l’exploration, le traitement et le recyclage des minerais critiques, y compris les terres rares, avec pour objectif « la constitution de chaînes d’approvisionnement résilientes et durables ». La réunion concrétisait une déclaration d’intention paraphée en février dernier à l’occasion de la visite d’Emmanuel Macron en Inde, symbole à la fois de l’importance de ce dossier dans l’agenda présidentiel et des nouvelles orientations géographiques de la France.
Quatre ans auparavant, Philippe Varin, ancien dirigeant de groupes industriels et ex-président de France Industrie, remettait au gouvernement Castex son « Rapport sur la sécurisation de l’approvisionnement de l’industrie en matières premières minérales ». Ce document constituait un premier signal d’alerte : bien avant le durcissement géopolitique actuel, il mettait en évidence la forte dépendance de la France à l’égard de la Chine pour son approvisionnement en métaux stratégiques, devenus indispensables à la transition énergétique, au numérique et, plus largement, au fonctionnement de l’économie.

La Chine investit massivement
Mais ce constat dépasse largement le cadre français : il est le résultat d’une stratégie de long terme soigneusement bâtie par Pékin pendant plusieurs décennies. Selon Christel Bories, PDG du groupe minier français Eramet, le pays a investi près de 300 milliards de dollars au cours des dernières années afin de sécuriser ses approvisionnements en ressources minières à l’étranger, dont 33 milliards pour la seule année 2025. « Deux chiffres qui mettent en valeur son écrasante domination dans la chaîne de valeur des métaux », insiste-t-elle.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le domaine des terres rares par exemple, des années 50 aux années 80, les Etats-Unis dominaient le marché. Par la suite, le pays a été ravi d’externaliser sa production en Chine pour des raisons environnementales. Résultat, selon les derniers chiffres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la Chine extrait aujourd’hui entre 65 et 70 % de la production mondiale de terres rares utilisées dans la création d’aimants permanents et raffine entre 80 et 90 % de la production de graphite utilisé dans la fabrication de batteries électriques. « Ils l’ont écrit dans leurs plans quinquennaux successifs, il suffisait de les lire et de les prendre au sérieux », soupire Bruno Jacquemin, Délégué général de l’Alliance des minerais, minéraux et métaux (A3M).
Le réveil occidental
Les pays occidentaux se sont réveillés tardivement, se découvrant dépendants de Pékin qui n’hésite pas à utiliser cette arme dans les relations internationales à coup de restrictions d’exportations. Un vent de protectionnisme a d’abord soufflé sur le continent américain en 2022, avec la promulgation de l’Inflation Reduction Act (IRA) sous le mandat de Joe Biden. Il prévoyait 369 Mds$ d’investissements et d’incitations fiscales en faveur de la transition énergétique, de l’extraction à la transformation. Ce programme a notamment permis à l’entreprise américaine MP Materials, qui a relancé en 2018 la mine de terres rares de Mountain Pass (fermée en 2002 faute de rentabilité), d’ouvrir une usine de fabrication d’aimants permanents en janvier 2025.
Des programmes étatiques supplémentaires, spécialement conçus pour sécuriser l’approvisionnement en métaux stratégiques, ont été déployés comme le Chips and Science Act voté en 2022 pour la recherche et la production de semi-conducteurs. Il a permis à la compagnie USA Rare Earth de racheter la mine Serra Verde au Brésil. Comme le rappelle Christel Bories, « les gisements sont rares. Quand ils apparaissent, il faut mettre la main dessus ».
La France explore son sous-sol
L’Union européenne a réagi encore plus tard, avec le Critical Raw Materials Act, pensé pour sécuriser son approvisionnement en matières premières en favorisant l’établissement de projets miniers et d’usines de raffinage sur son territoire. Présenté en 2023, il est entré en vigueur un an plus tard. En parallèle, la France a sonné la mobilisation générale, cherchant notamment à mieux connaître son sous-sol. Car si le raffinage peut se satisfaire de n’importe quel lieu tout autour du globe, du moment que les infrastructures suivent, l’extraction, non. Il faut creuser là où se trouvent les minerais. « En France, la cartographie souterraine méritait plus d’investigations », souligne Jean-Wilfried Diefenbacher, conseiller stratégique spécialisé en énergie et en ressources naturelles pour le cabinet de conseil Ondra et auteur de « La Guerre du Métal » (Hermann).
C’est pour cela qu’Emmanuel Macron a annoncé en 2023 la relance de l’inventaire des ressources minérales du sous-sol, confiée au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), l’établissement public expert des sciences de la terre, et actée en 2025. Cet inventaire vise à mieux connaître le potentiel minier national afin de renforcer la souveraineté industrielle du pays. Parallèlement, le groupe Imerys, spécialisé dans la production et la transformation des minéraux industriels, a confirmé le potentiel du gisement de lithium de Beauvoir, dans l’Allier, connu de longue date grâce aux travaux géologiques du BRGM, et prévoit d’y développer une mine ainsi qu’une usine de raffinage. En février 2026, l’État est entré à son capital via la Banque des Territoires, afin d’accompagner le développement de ce projet jugé stratégique pour la souveraineté industrielle française.
La diplomatie des métaux en action
De son côté, la diplomatie s’active via la Diamms, créée dans la foulée du rapport Varin et pilotée depuis 2022 par Benjamin Gallezot, qui n’a pas répondu à nos demandes d’interviews. Outre l’Inde, la France a ainsi noué des accords avec de nombreux autres pays depuis 2023, comme la Serbie, le Vietnam ou encore le Kazakhstan (voir notre carte). Un bon connaisseur du sujet indique que la stratégie choisie mise en grande partie sur un partage des compétences françaises en exploration du sous-sol pour conclure des partenariats stratégiques avec les pays dont le sous-sol est potentiellement riche en minerais. En témoigne la présence d’Olivier Frézot, directeur géographique Asie du BRGM, à New Delhi les 6 et 7 juillet lors du premier groupe de travail franco-indien. A la clé, de potentielles ouvertures de mines, où la France placera des options d’achat.
Mais une mine prend environ dix ans – dans le meilleur des cas – pour ouvrir ses portes. D’où la nécessité d’anticiper, comme le fait la Diamms en posant de premiers jalons. « Les investissements stratégiques portés par la puissance publique s’inscrivent dans un temps long, souvent peu compatible avec les attentes de rentabilité à moyen terme des investisseurs privés, soupire Jean-Wilfried Diefenbacher. C’est là que se situe le goulot d’étranglement ». Et c’est pourquoi les membres du G7 ont travaillé en juin dernier à Evian sur des mécanismes financiers pour sécuriser les investissements. En premier lieu l’engagement des États d’acheter quoi qu’il advienne la production minière émanant de leur territoire.
Paris active aussi son arsenal diplomatique sur l’étape suivante, à savoir la transformation des matières premières en produits finis qui, elle, ne dépend pas du sous-sol. Avec une première réussite, l’investissement franco-japonais dans l’usine de raffinage, séparation et recyclage des terres rares Carester, dans les Pyrénées-Atlantiques. Initié en 2022, le projet prévoit un démarrage de la production en 2027. « L’entreprise japonaise Shin-Etsu Chemicals va utiliser la matière raffinée produite à Carester pour fabriquer des aimants permanents, qu’elle revendra ensuite à la France, initiant ainsi un cercle vertueux entre les deux pays », explique un expert. En misant ainsi sur le développement de capacités industrielles dans le raffinage et la transformation des métaux, l’Etat espère ainsi regagner quelques points de souveraineté. Mais la reconquête, même partielle, sera longue.
Guénolé Boillot