Béatrice Boisnier est avocate spécialisée en droit des contrats et en droit de l’énergie au cabinet De Gaulle Fleurance à Paris, qui vient de publier la 7e édition de l’Observatoire des transitions énergétiques*. Elle est co-auteure de cette étude qui s’intéresse aux grands consommateurs d’électricité et à leurs besoins en termes de réseau dans plusieurs pays : Allemagne, Chine, Colombie, Emirats Arabes Unis, France, Inde, Royaume-Uni et Sénégal.

L’électrification accélérée de l’industrie et des usages (IA, data centers, mobilité, etc.) fait émerger un critère d’attractivité déterminant : la capacité des réseaux électriques à fournir, au bon endroit et au bon moment, la puissance de soutirage dont un site a besoin.

À l’horizon 2030, la consommation mondiale des data centers est projetée à 945 TWh. Derrière ce chiffre, des questions s’imposent : comment raccorder et sécuriser l’alimentation électrique des grands consommateurs, dans quels délais, à quelles conditions, et avec quel niveau de prévisibilité pour financer les projets ?

Le réseau peut répondre aux demandes, mais pas instantanément partout. La trajectoire de raccordement – capacité disponible, calendrier de réalisation, niveau de garantie – pèse directement sur la bancabilité des projets et, partant, sur l’attractivité des États.

Notre Observatoire met en évidence, selon les pays, quatre modes d’organisation de l’accès au réseau pour les grands consommateurs. La classification proposée met en avant le levier dominant, sans exclure que certains États en combinent plusieurs.

La première organisation repose sur la planification et le pilotage. La Chine illustre un modèle très centralisé dont la mise en œuvre est fortement conditionnée par les priorités régionales, avec des conditions de raccordement variables selon les provinces. En Inde, l’attractivité est très différenciée d’un État fédéré à l’autre et la proximité de corridors d’énergie ou de zones planifiées constitue un avantage d’implantation. Le Sénégal s’inscrit aussi dans cette famille, via l’aménagement économique avec des zones industrielles pré-équipées offrant une trajectoire de raccordement plus prévisible.

Le deuxième mode privilégie la sécurisation par la procédure et des jalons. La Colombie illustre de manière particulièrement structurée une logique « jalons + garanties ». La France s’en rapproche par un cadre de raccordement très lisible et progressif, complété par des outils d’orientation pour certaines très fortes puissances, et par une réflexion en cours sur l’évolution des files d’attente. 

Le troisième agit directement sur la file d’attente, en faisant évoluer les règles de priorité lorsque la congestion devient structurelle. Le Royaume-Uni engage une refonte de son système de raccordement (TMO4+), en cherchant à passer du « premier arrivé, premier servi » à une logique « first ready and needed, first connected », afin de privilégier les projets matures et stratégiques.

Le quatrième mode montre des approches très opérationnelles. En Allemagne, la robustesse du cadre s’accompagne d’une forte fragmentation : l’accès à une information consolidée sur la capacité disponible reste limité, ce qui impose un travail d’instruction avec le gestionnaire local. Les Émirats arabes unis privilégient une sécurisation « projet par projet », fortement contractualisée.

En toile de fond, une nouvelle géographie des investissements se met en place : les territoires capables d’offrir une trajectoire réseau crédible – capacité, calendrier, niveau de garantie – attireront les investissements à forte consommation énergétique. Dans ce jeu, l’accès au réseau devient un déterminant structurant de l’attractivité industrielle.

* Etude réalisée en partenariat avec AZB & Partners (Inde), Brigard Urrutia (Colombie), DaWo Law Firm Shanghai (Chine), De Gaulle Fleurance Africa (Sénégal), De Gaulle Fleurance EMEA (Emirats Arabes Unis), Rittershaus (Allemagne) et Shakespeare Martineau (Royaume-Uni). Cette édition s’intéresse aux grands consommateurs d’électricité et au triple défi de leur raccordement au réseau, de leur flexibilité et de leur bancabilité, avec une analyse comparée dans les différents pays des cabinets contributeurs.