Autrice d’une thèse sur les ressources gazières en Méditerranée orientale en 2025, Léah Ktorza, est analyste chez Aperam, un groupe sidérurgique dont l’actionnaire principal est la famille Mittal. Elle décrypte les nombreux projets et accords en cours, très dépendants des tensions géopolitiques
Les réserves de gaz naturel en Méditerranée font l’objet depuis plusieurs années d’un intérêt croissant des Etats et des compagnies pétrolières. L’Union européenne a-t-elle raison d’y voir une alternative énergétique ?
Le gaz naturel en mer Méditerranée orientale constitue un réel potentiel d’importation d’énergie pour l’Europe. Pour autant, il existe un certain nombre d’obstacles à lever pour le concrétiser : techniques, économiques et surtout géopolitiques. Le projet de gazoduc EastMed est un bon exemple. Conçu pour relier les gisements offshore israéliens et chypriotes à la Grèce puis à l’Italie, il vise à acheminer jusqu’à 12 milliards de m3 de gaz par an vers l’Union européenne afin de réduire sa dépendance au gaz russe. Il est soutenu par Bruxelles mais son coût a été réévalué à 8 milliards d’euros ce qui rend sa rentabilité incertaine. Surtout, il fait l’objet d’une animosité notable de la part de la Turquie car il viendrait concurrencer directement son propre projet TurkStream.
Le projet est actuellement au point mort, ce qui pousse Bruxelles à chercher d’autres alternatives pour importer le gaz naturel, notamment via les infrastructures existantes comme les terminaux GNL d’Égypte et les interconnexions régionales existantes. Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres de la difficulté de développer les ressources gazières dans une zone où les frontières maritimes se chevauchent et où les rivalités historiques et géopolitiques entre les différents Etats sont vives.
Pourtant depuis quelques années, de plus en plus de gisements sont exploités et d’accords signés. Comment l’expliquez-vous ?
Les pays de la région ont davantage de besoins énergétiques qui doivent être satisfaits. La production domestique de gaz naturel représente pour eux un enjeu stratégique, tant d’un point de vue énergétique que de souveraineté nationale. Ce que l’on constate c’est que les projets d’exploitation avancent bien lorsque des acteurs privés sont fortement impliqués. Les grands projets d’exportation, notamment vers l’Europe, sont quant à eux plus compliqués à mettre en oeuvre car ils impliquent une collaboration multi-étatique particulièrement difficile dans une région qui manque d’un cadre institutionnel commun. Les accords bilatéraux s’avèrent de ce point de vue bien plus efficaces. Mais du coup, ces ressources énergétiques risquent d’être cantonnées à un usage local avec peu de possibilités d’alimenter l’Europe.
Les attaques du 7 octobre 2023 en Israël et plus récemment la guerre avec l’Iran ont-elles un impact sur le développement de ces ressources énergétiques ?
Ces événements ne participent assurément pas à apaiser les tensions déjà fortes dans cette région du monde. Le conflit israélo-palestinien a perturbé le secteur gazier offshore, entraînant l’arrêt temporaire de la production sur le champ Tamar et la suspension de projets d’investissement majeurs, tels que l’acquisition par les acteurs privés BP et Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) de parts dans le gisement Léviathan.
On pourrait s’attendre à ce que le conflit à Gaza complique les relations entre Israël et ses voisins. Dans les faits, cela n’est pas toujours le cas à l’instar de l’Egypte avec qui les relations énergétiques continuent de s’approfondir grâce au gaz naturel. Les deux pays ont ainsi signé, en décembre dernier, un accord à 35 milliards de dollars par lequel Le Caire importera du gaz naturel produit au large d’Israël. Ce contrat négocié depuis plusieurs années avec l’implication d’entreprises privées comme Chevron ou NewMed vient réaffirmer d’autres accords précédemment conclus entre les deux pays. Cela démontre que lorsque leurs intérêts convergent, ces Etats savent mettre de côté leurs différends.