En Méditerranée orientale, la protection des infrastructures énergétiques est devenue un impératif géopolitique et économique. Alors que les gisements gaziers sont au coeur des nouveaux rapports de force, Israël, Chypre et l’Egypte font tout pour les sécuriser. Chacun avec ses moyens.

Le 2 avril, à quelques jours du premier cessez-le-feu conclu entre les Etats-Unis et l’Iran, Israël ordonnait la reprise des activités gazières sur le gisement de gaz de Leviathan, après sa fermeture préventive ordonnée le 28 février, peu après le début du conflit. 40 jours après son shutdown, c’est le gisement israélien de Karish qui reprendra également du service. Des arrêts couteux : 5,2 millions de shekels par jour pour le premier (1,5 M€) et 2,3 millions par jour pour le second (650 000 euros). Mais la facture aurait été encore plus élevée en cas d’attaques du Hezbollah ou de l’Iran sur ces précieuses ressources.

Protection multicouche en Israël

Tel-Aviv dispose pourtant de l’un des dispositifs les plus robustes au monde pour protéger ses plateformes, gazoducs et voies d’exportations devenues stratégiques et « considérées comme une extension du territoire israélien depuis la découverte de nouveaux gisements il y a une petite dizaine d’années », explique Arnaud Peyronnet, chercheur associé à la Fondation pour la Maîtrise des enjeux stratégiques (FMES). Pour lui, « la fermeture préventive est un principe de précaution et de protection tactique ». Une mesure drastique qui illustre une nouvelle réalité : pour l’Etat hébreu, ce gaz est bien plus qu’une simple ressource énergétique mais un instrument de puissance régionale, particulièrement vis-à-vis de ses voisins les plus dépendants, Égypte et Jordanie en tête.

Dans le contexte géopolitique actuel, leur importance stratégique est encore montée d’un cran. Raison pour laquelle Tel-Aviv ne lésine pas sur les moyens et dote ces sites d’une protection multicouche, mêlant des patrouilleurs et corvettes pour la surveillance des eaux environnantes, le déploiement de vedettes dotées de lance-missiles et de versions navales de l’Iron Dome pour les menaces aériennes et enfin des sous-marins pour la surveillance des eaux profondes. Une armada complète contre de potentielles frappes de missiles, de drones, des infiltrations navales ou un éventuel sabotage sous-marin.  

Sans surprise, ce dispositif israélien est sans équivalent dans la région, que ce soit en Egypte, dont le champ gazier Zohr est pourtant le plus grand de Méditerranée, ou à Chypre. « Le poids lourd en termes de protection des gisements gaziers que ce soit face à une menace maritime ou aérienne, c’est évidemment Israël. Les autres pays sont très, très loin derrière », confirme Arnaud Peyronnet. Un constat qui s’explique par un manque de moyens et des menaces en apparence moins fortes. Reste que le danger semblait tout aussi abstrait pour les monarchies du Golfe avant que leurs infrastructures énergétiques ne soient ciblées par l’Iran… 

Maillon essentiel de la chaîne gazière régionale, l’Egypte pourrait pourtant constituer une cible prioritaire. La raison ? Elle est la seule à disposer de capacités de liquéfaction pour transformer du gaz en gaz naturel liquéfié (GNL) grâce à deux usines, implantées dans les régions d’Alexandrie et Damiette, en bordure méditerranéenne. Mais en dépit d’efforts considérables pour moderniser sa flotte, Le Caire accuse beaucoup de retard en matière de capacités maritimes. Corvettes, frégates et sous-marins renforcent certes sa posture de défense, mais peinent encore à garantir une protection complète pour ces infrastructures critiques à son économie comme à l’approvisionnement énergétique régional.

Chypre sous-traite sa protection

Chypre, dont les gisements gaziers Aphrodite, Glaucus et Calypso ne sont pas encore exploités, est encore plus démunie. « Il n’y a aucun système de protection prévu à ce stade. C’est considéré comme au-delà des moyens de la république chypriote, analyse Arnaud Peyronnet. Elle attend que d’autres Etats, en premier lieu la Grèce et l’Union européenne, voire Israël, protègent ses gisements ». Pour l’heure, cette stratégie s’illustre par une forte coopération militaire avec la Grèce et Israël, mêlant exercices navals et partage de renseignements. Cette politique de sous-traitance s’accélère encore depuis l’attaque d’un drone iranien contre la base britannique d’Akrotiri, le 2 mars dernier. Après le déploiement en urgence d’une armada européenne et de systèmes de défense anti-aériens, la France a annoncé, le 8 juin, la signature d’un accord pour l’encadrement de la présence de troupes françaises à Chypre. Officiellement, l’objectif est de faciliter le déploiement de forces militaires tricolores pour des « opérations humanitaires » en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient. Dans les faits, l’argument peine à occulter la possibilité d’un appui français à la défense des intérêts chypriotes en cas de menace, notamment contre ses gisements. D’autant plus si ce gaz est destiné au marché européen. Une annonce particulièrement mal accueillie à Ankara, qui a promis « une réponse très ferme en cas d’atteinte aux droits (…) de la Turquie et des Chypriotes turcs en Méditerranée orientale », selon une déclaration du président Erdogan. 

Face à la hausse des menaces et aux vulnérabilités de Nicosie et du Caire, la privatisation de la protection de leurs gisements pourrait également constituer une solution à court terme, du moins côté chypriote. En Egypte, « avoir recours à des entreprises de sécurité privée n’est absolument pas envisagé, le pays assure seul une protection étatique », affirme Arnaud Peyronnet. Avec la montée des menaces, le renforcement des capacités militaires apparaît désormais incontournable pour protéger ces infrastructures énergétiques devenues vitales.