Pékin a intégré l’adaptation au réchauffement climatique dans son programme nucléaire. La future centrale de Bailong, sur le littoral du sud, est parée pour les pires scénarios dont une eau de mer à 32 degrés. Parallèlement, le pays a suspendu tous ses projets à l’intérieur des terres, face au risque de sécheresse fluviale.
Le 20 mars dernier, le chantier de Bailong, à l’extrémité sud-ouest de la Chine et à deux pas du Vietnam, a connu une étape majeure : l’installation d’un gros morceau de structure de son premier réacteur nucléaire. Le site doit en accueillir six, des CAP1000, soit une version chinoise, avec ses propres composants et standards, du réacteur à eau pressurisée AP1000 de l’américain Westinghouse.
En bordure du Golfe de Tonkin, où les tempêtes tropicales sont légion, Bailong intègre toutes les nouvelles dispositions prises par le gouvernement chinois pour éviter les catastrophes en lien avec le réchauffement climatique. Tout d’abord, le parc de réacteurs se construit sur une plateforme surélevée par rapport au niveau moyen de la mer. Sa hauteur est calculée en fonction du scénario du pire : une équation mêlant marée maximale, tempête extrême et estimation haute du niveau de la mer en 2100. Ses futures enceintes de confinement et systèmes de pompage sont aussi conçus pour résister à des vents supérieurs à 200 km/h et d’importantes projections de débris. La centrale est ensuite calibrée pour des températures d’eau plus chaudes, celles prévues en 2080 et non celles de 2026. Bailong va donc accueillir un système de refroidissement particulier, soit des échangeurs thermiques – servant à transférer la chaleur du réacteur vers l’eau de mer – disposant d’une surface de contact 25 % plus grande que les standards actuels. Ce surdimensionnement permet de maintenir un refroidissement optimal même avec une eau de pompage de 32 °C. Enfin, la technologie du CAP1000 mise sur la sûreté passive : si l’accès à l’eau de mer est coupé ou si les pompes tombent en panne après le passage d’un typhon, des réservoirs d’eau situés en hauteur pourront refroidir le réacteur par simple gravité pendant 72 heures, le tout sans électricité ni intervention humaine.
Tout en restant le premier émetteur mondial de CO2, la Chine dispose de 60 réacteurs en exploitation, soit le deuxième plus grand parc nucléaire au monde, derrière les États-Unis (94). Et surtout, elle est aujourd’hui le pays qui compte le plus grand nombre de réacteurs en construction, 30, avec une capacité installée qui devrait atteindre 120 GW d’ici 2030, 150 d’ici 2035 et 400 GW d’ici 2060 pour tenir ses objectifs de neutralité carbone en 2060. Et le changement climatique commence à influencer la réflexion sur l’implantation géographique de ces futures unités.
L’adieu aux géants des fleuves
Actuellement, toutes les installations sont implantées sur les côtes, loin des grandes métropoles mais toute de même proches de zones densément peuplées. Depuis l’accident de Fukushima, l’autorité de sûreté nucléaire chinoise (NNSA) exige que les nouvelles centrales côtières prennent en compte des « aléas climatiques extrêmes renforcés » dans leur dimensionnement. Les sites les plus anciens ont fait l’objet de surélévations des digues et de renforcements. Dans l’intérieur des terres, Pékin a mis en suspens tous ses projets, au nombre de trois, même quand les travaux de terrassement étaient largement avancés. Car le dérèglement climatique a rendu l’équation hydrologique insoluble. Les canicules de 2022 et 2023 ont montré des fleuves chinois à des niveaux historiquement bas. Pour un réacteur classique, une baisse du débit signifie une impossibilité de refroidir le cœur ou l’obligation de rejeter une eau trop chaude, menaçant des écosystèmes fragiles et des espèces en voie d’extinction comme le marsouin du Yangtze. Enfin, Pékin refuse le risque d’un « Fukushima fluvial » où une contamination accidentelle empoisonnerait l’eau potable de centaines de millions d’habitants en aval.
Pendant que le chantier de Bailong avance à grands pas sur la côte, le silence règne ainsi à Xianning, dans le Hubei, à 150 km au sud de Wuhan. Son projet de quatre réacteurs a été officiellement annulé en 2021 puis transformé en ferme solaire géante en 2024. Le gouvernement chinois a expliqué qu’il n’autorisera de nouveaux projets loin des côtes que s’ils disposent de systèmes de refroidissement alternatifs comme des circuits fermés avec tours aéroréfrigérantes. En utilisant de l’hélium plutôt que de l’eau pour le refroidissement, la Chine peut lever le verrou de la dépendance aux fleuves. Cette technologie est actuellement testée à Lianjiang et Zhaoyuan sur les côtes, pour des réacteurs de petite taille. Dans un avenir proche, ces mini-centrales pourraient fleurir dans les provinces arides du Nord comme le Liaoning ou la Mongolie Intérieure, afin de remplacer le charbon ou fournir du chauffage urbain. La Chine mise aussi sur les small modular reactors (SMR). Le Linglong One (ACP100), dont la mise en service est imminente, est dix fois moins puissant qu’un réacteur classique, mais nécessite beaucoup moins d’eau et peut être implanté au plus près des besoins industriels. Dans l’attente, le gouvernement a trouvé la parade : il a investi massivement dans des lignes à ultra-haute tension (UHV) et peut donc continuer à produire le nucléaire sur les côtes, l’énergie solaire, éolienne ou à partir du charbon dans l’ouest et envoyer le tout vers les provinces industrielles du centre.