Entretien avec Maxence Cordiez, expert associé énergie à l’institut Montaigne et responsable du cycle du combustible nucléaire chez Hexana, start-up française qui travaille sur un réacteur nucléaire modulaire à neutrons rapides refroidi au sodium.

Est-ce que le développement de l’énergie nucléaire s’accompagne d’une prise en compte des risques climatiques pour la sûreté nucléaire dans le monde ?

Il y a une double interaction : l’énergie nucléaire fait partie des outils pour lutter contre le changement climatique, mais celui-ci peut affecter la résilience de ses infrastructures. Dans certains pays, comme en France, la sûreté nucléaire est à un niveau très élevé, dans d’autres, elle est gérée de façon plus légère. En France, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) évalue à la fois le parc nucléaire existant et le nouveau nucléaire face au risque climatique et dispose d’un pouvoir de coercition sur les exploitants. Par exemple, en 2017, l’ASNR a demandé à EDF d’arrêter la centrale de Tricastin le temps de renforcer la digue du canal de Donzère-Mondragon pour faire face à un éventuel risque d’inondation.

Aujourd’hui, le risque climatique impacte plus la production que la sûreté : en période de canicule, certains réacteurs doivent être parfois arrêtés pour protéger la biodiversité des cours d’eau en évitant un apport de chaleur à de l’eau déjà chaude. C’est un sujet de production. Mais les enjeux de sûreté seront d’autant plus importants pour le nouveau nucléaire, dont les réacteurs doivent être construits en prenant en compte des hypothèses de changement climatique fort, à l’échelle du siècle.

Justement est-ce que les petits réacteurs modulaires (SMR) peuvent être considérés comme moins dangereux et moins vulnérables face à des évènements climatiques extrêmes ?

Ce qui est très intéressant avec les SMR c’est qu’ils impliquent des approches de sûreté dites « passives ». C’est-à-dire qu’ils disposent de systèmes qui permettent à la suite d’un arrêt d’urgence du réacteur, d’évacuer sa puissance résiduelle de manière passive, sans l’utilisation de pompes ou de dispositifs nécessitant une alimentation électrique. C’est notamment le cas pour les réacteurs à neutrons rapides qui offrent un vrai gain à ce niveau-là et simplifient significativement l’évacuation de la chaleur une fois le réacteur arrêté.

Certains pays sont-ils davantage exposés à des risques de sécurité nucléaire en raison du changement climatique ?

Certains territoires sont intrinsèquement plus menacés que d’autres par le changement climatique avec des risques spécifiques selon les pays – Bangladesh ou Floride par exemple – mais c’est plutôt le niveau de sûreté et la façon dont elle est gérée et encadrée qui importent. Un pays davantage touché par le changement climatique mais doté d’une réglementation solide et une autorité de sûreté indépendante et puissante est a priori bien mieux armé qu’un pays moins exposé au changement climatique mais avec une sûreté laxiste. C’est l’une des inquiétudes que l’on peut avoir aujourd’hui aux États-Unis car depuis son retour à la présidence, Donald Trump a publié deux Executive orders qui placent l’autorité de sûreté américaine sous les ordres de la Maison Blanche et lui retirent un certain nombre de prérogatives. Trump a donc considérablement affaibli l’édifice de sûreté et si cela donne lieu à un incident ou accident nucléaire dans un pays développé et riche comme les États-Unis, c’est à l’échelle mondiale que la crédibilité de la sûreté nucléaire sera remise en cause, comme ce fut le cas après Fukushima.

L'énergie nucléaire est par nature une énergie du temps long. Est-elle compatible avec le changement climatique dont on ne sait pas à quel point il sera létal dans 100, 200 ou 300 ans ?

C’est une question qui revient souvent mais qu’on peut poser sous un autre angle : peut-on se passer de l’énergie nucléaire au regard du changement climatique ? Refuser le nucléaire, qui est l’une des énergies bas carbone dont on dispose, c’est aggraver ce problème. D’autant que l’énergie nucléaire permet aussi de limiter notre dépendance aux combustibles fossiles, dépendance qui peut être dangereuse comme on le voit aujourd’hui avec la guerre au Moyen-Orient. Le nucléaire n’est pas l’alpha et l’oméga de la solution et toutes les énergies présentent des contraintes, mais sans lui, on se prive in fine d’un moyen de gagner en stabilité future tant sur le plan climatique que pour notre souveraineté.