Indispensable à de nombreux secteurs industriels et à la transition énergétique, le métal rouge est de plus en plus recherché. Mais son extraction, complexe et donc coûteuse, reste concentrée dans quelques pays, ce qui rend le marché particulièrement sensible aux tensions géopolitiques. Face à la Chine, qui concentre 50% de la consommation mondiale, l’Europe mise sur le recyclage pour sécuriser son approvisionnement en cuivre et gagner en souveraineté.  

Quel est le point commun entre les turbines éoliennes, les voitures électriques et les data centers ? Tous ont impérativement besoin… de cuivre. Utilisé principalement pour ses grandes capacités de conducteur d’électricité, ce métal est sollicité de toutes parts au point de faire figure d’or rouge. Le phénomène n’est certes pas nouveau : sur les cent dernières années, sa consommation mondiale a augmenté de 3% par an. Mais avec l’accélération de la transition énergétique et l’essor des centres de données pour l’intelligence artificielle, la demande s’emballe sur toute la planète.« On anticipe une consommation mondiale de 33 millions de tonnes en 2035, et 37 millions en 2050 », indique Xavier Mathieu, directeur métallurgie de l’industriel des câbles Nexans France. Un exemple résume à lui seul le besoin croissant en cuivre : alors qu’un véhicule thermique contient 20 kilos de cuivre en moyenne, son équivalent électrique en totalise 80.

Mais une grande partie de l’extraction minière – plus de 10 millions de tonnes – reste concentrée dans quelques pays, comme le Chili, le Pérou, la République démocratique du Congo ou les Etats-Unis (voir notre carte). Ce qui en fait un marché particulièrement sensible aux tensions géopolitiques avec de forts risques d’approvisionnement. Le résultat, c’est d’abord une tension sur les cours. Au cours des derniers mois, le prix du cuivre a connu une forte hausse, faisant craindre une offre insuffisante. Sur le London Metal Exchange (LME), qui côte les métaux en continu, le cuivre a bondi de 10 000 à 14 000 dollars la tonne fin 2025 pour ensuite rebaisser légèrement. En janvier dernier, il a même battu un record absolu en séance, à 14 527 dollars la tonne, avant de redescendre. Cette hausse fait les affaires des producteurs : les bénéfices liés au cuivre du géant anglo-australien Rio Tinto ont doublé en 2025, alors que le cuivre a été pour la première fois la principale source de bénéfices de son concurrent australien BHP au 2e semestre 2025, devant le minerai de fer.

Si la volatilité guide les investissements miniers, elle n’inquiète pas outre mesure les producteurs en milieu de chaîne, comme le métallurgiste Le Bronze Alloys, spécialiste des alliages cuivre / nickel. Pour Didier Pitot, son directeur de la stratégie, elle est de toute façon amenée à se répercuter jusqu’au consommateur final, et ne provoque pas de mouvement de prix brutal, prompt à déséquilibrer l’économie mondiale. Pour lui, le marché du cuivre permet d’acheter et de vendre facilement, contrairement à celui d’autres minerais comme les terres rares, pour lesquels l’accumulation des stocks et la spéculation vont bon train. Reste une inconnue : la Chine, championne de la transition énergétique qui à elle seule concentre 50% de la demande mondiale. Si peu d’informations filtrent du pays, certains observateurs craignent que l’éclatement de sa bulle immobilière déséquilibre le marché du cuivre. Une vigilance sur l’approvisionnement est donc de mise pour la communauté mondiale.

Des investisseurs frileux

En-dehors des quelques pays d’extraction, les investisseurs, y compris européens, se font frileux et préfèrent miser sur l’or, qui en plus d’être extrait plus simplement, a une chaîne de valeur aval plus courte que celle du cuivre, puisqu’il ne sert que de stock. Cette volonté de dérisquer les investissements se retrouvent aussi sur d’autres types de métaux, comme le lithium – dont certains projets extractifs peuvent être mis en pause en attendant que son cours boursier remonte.

La prudence est d’autant plus forte que l’extraction du cuivre demande une maîtrise technique plus importante aujourd’hui qu’en début de siècle, ce qui nécessite aussi plus de temps. La teneur géologique complique la donne. « En 1900, alors que les premières mines de cuivre ouvraient aux Etats-Unis, les concentrations dans les roches étaient de 3 à 4%. Aujourd’hui, elles sont de l’ordre de 1% », indique Olivier Vidal, chercheur au CNRS. Mais la distribution du cuivre dans l’écorce terrestre fait qu’il y a infiniment plus de roches qui contiennent 1% de cuivre que de roches qui en contiennent 3%. « La question devient alors : est-il possible d’exploiter le cuivre contenu dans l’écorce terrestre sans se ruiner ? », interroge cet expert.

La Chine active en Amérique latine

S’il est un pays qui ne doute pas, lui, c’est bien la Chine. Sur ce marché comme sur beaucoup d’autres, elle occupe un rôle incontournable car elle consomme et produit la moitié du cuivre mondial. Elle pourrait donc jouer un effet d’entraînement vertueux ou au contraire infliger des dysfonctionnements majeurs. Par exemple, pour Didier Pitot, la hausse du cours du cuivre aurait pour origine la crise immobilière sévissant en Chine, obligeant les promoteurs à freiner drastiquement la construction de nouveaux logements et donc à utiliser moins de cuivre qu’attendu pour les équipements électriques. Les stocks de cuivre achetés entraînant un phénomène de spéculation, faisant monter les cours.

Mais les hypothèses restent de rigueur tant la Chine garde le secret sur sa situation stratégique concernant l’approvisionnement en cuivre. Tout juste sait-on qu’elle tisse sa toile et prend des parts dans plusieurs mines de cuivre au Pérou et au Chili. L’un de ses géants miniers, le groupe Zijin Mining a récemment indiqué chercher de nouvelles opportunités au Pérou où il a déjà acquis la mine de cuivre et d’or de La Arena en 2024. Un site dont il prépare l’extension via un investissement annoncé à 1,5 milliard de dollars.

Risques de ruptures d’approvisionnement

« Cet exemple montre bien qu’au niveau mondial, le cuivre apparaît comme une ‘denrée’ sur laquelle il est nécessaire d’avoir une vigilance afin de s’en assurer un flux régulier, indique Vincent Mazauric, directeur scientifique chez Schneider Electric. Cette prise de conscience des politiques publiques sur le sujet du cuivre date de l’après Covid ». Elle se traduit par la réalisation d’audits dont le but est de mesurer le degré de vulnérabilité ou de dépendance à un métal dans son contexte économique et stratégique. Chaque puissance en réalise. Aux Etats-Unis par exemple, l’approvisionnement en cuivre est considéré comme d’importance moyenne au regard des objectifs énergétiques, au même titre que l’aluminium. En tête, on retrouvera par exemple le dysprosium, une terre rare utilisée dans la réalisation d’aimants permanents.

Pour l’Europe, la donne est tout autre. En 2024, la Commission Européenne a actualisé la liste de ses matériaux jugés critiques pour ses ambitions énergétiques dans laquelle elle a inclus le cuivre. En France, cette prise de conscience s’est traduite notamment en 2022 par la création de l’Observatoire des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi) et de la Délégation interministérielle aux approvisionnements en minerais et en métaux stratégiques (DIAMMS). « Des discussions autour du cuivre ont lieu depuis à peu près deux ans à l’Ofremi, indique Yannick Gomez du CEA qui participe aux groupes de travail. Nous lançons des simulations de résistance des systèmes industriels en cas de rupture de la chaîne d’approvisionnement sur tout un ensemble de métaux. Cette année, c’est au tour du cuivre ».

L’Europe mise sur le recyclage

Dans une Europe aux faibles capacités extractrices, les acteurs industriels comptent sur le développement des capacités de recyclage pour assurer la résilience de la filière. « L’Europe n’a aucune mine de cuivre, indique Didier Pitot. Elle importe la totalité de son cuivre depuis le marché mondial, mais exporte aussi beaucoup de chutes de cuivre issues des usines de production sur son territoire ».

Pour lui, l’équation pourrait être plus équilibrée et ouvrir une voie à une filière européenne circulaire sur deux types d’usages : ceux qui ne demandent pas au cuivre d’être conducteur, mais plutôt résistant au feu comme les tuyaux de plomberie ; et ceux qui recherchent le cuivre pour ses capacités conductrices comme le câblage. Le premier usage va très bien se satisfaire des chutes de cuivre, le deuxième demandera des capacités industrielles de raffinage.

Pour l’instant, celles-ci sont l’apanage des grandes groupes miniers mondiaux comme Rio Tinto, soucieux de garder la main sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Une situation que le fabricant de câbles Nexans aimerait bien voir évoluer, afin de sécuriser sur le long terme sa chaîne d’approvisionnement. Pour y arriver, le groupe a investi dans trois usines de recyclage : au Canada, au Pérou et en France, à Lens (Pas-de-Calais), dans un site qui doit entrer en service courant 2027. Il aura la capacité de raffiner annuellement 80 000 tonnes de cuivre. Une goutte d’eau dans la production mondiale tirée du recyclage, estimée actuellement à 4 millions de tonnes, mais une première pour le territoire français et une pierre sur le chemin de la sécurisation de l’approvisionnement en métal rouge.

Guénolé Boillot